■ Jeudi 18 juin. Dernière audience

L’ultime passe d’armes

C’est le dernier acte avant le jugement. Et il a réservé un moment un peu déroutant. Durant son réquisitoire, le procureur général Daniel Zappelli a reproché à Cécile B. de ne pas avoir coupé la combinaison de latex de sa victime aux ciseaux afin « d’essayer au moins de protéger son image ». Car, au yeux du magistrat, c’est la connotation sexuelle de l’affaire qui a éveillé l’intérêt des médias et qui restera gravée dans les mémoires. « Dire qu’elle aurait dû maquiller la scène du crime pour ménager la notoriété de sa victime, c’est le sommet de l’absurdité », rétorquera la défense.

La sanction que la Cour d’assises doit infliger à Cécile B.- seul sujet véritable de cette ultime passe d’armes-, a inspiré des interventions concises. Le Ministère public a réclamé une peine de 11 ans contre celle qui s’est érigée sans droit en bourreau des défauts de son amant, qui a profané sa mémoire et dont les mensonges et la froideur rappelle ceux de l’assassin.

Intolérable de venir effleurer l’’assassinat en bout de course alors qu’il n’a même pas été soutenu dans l’acte d’accusation, a répondu Me Pascal Maurer. L’avocat, spectateur privilégié des souffrances de Cécile B., a enjoint la Cour à la faire sortir de prison le plus rapidement possible. « Il faut la libérer d’un mal qui l’étouffe. Ce couple a dansé un tango mortel. Elle danse désormais ce tango toute seule en cellule avec le fantôme de cet amour». Il faut réduire le verdict compréhensif de la veille en peine de compassion, a poursuivi Me Alec Reymond. « Je vous demande d’être enfin la main qui se tend. Ce que Cécile B. vous demande aujourd’hui, c’est l’aide qu’elle n’a pas pu demander à l’époque.

Secouée par des sanglots, l’accusée s’est encore adressée à la Cour: « Je vous remercie d’avoir reconnu à quel point je l’aimais ». Et encore: « Je cacherai tout ce que je peux cacher sur Edouard et ce pour l’éternité ». Un Edouard pour l’âme duquel elle dit prier tous les jours.

C’est en début d’après-midi que Cécile B. a appris combien de temps encore ses prières se feront en prison. La Cour l’a condamnée à huit ans et demi de prison pour meurtre. Ayant déjà passé plus de quatre ans en détention préventive, elle peut espérer sortir dans un peu plus d’un an. Toujours sanglotante, la Française a quitté la salle en remerciant les jurés.

■ Mercredi 17 juin. Sixième audience

Les portes de la salle de la Cour d’assises se sont refermées. Les douze jurés viennent de se retirer pour délibérer sur la culpabilité de Cécile B. Leur verdict est attendu à partir de 17 heures. Il devra dire si l’accusée est coupable de meurtre ou de meurtre passionnel.

Pour Cécile B. une longue attente commence. La présidente lui a encore donné la parole ce matin. Elle a prononcé ces quelques phrases: «Je demande pardon à tous les proches d’Edouard. Je pense que si celui-ci avait été aimé par son papa lorsqu’il était enfant, il n’aurait pas eu ce trou béant dans son coeur. Un trou que personne n’a pu remplir et que j’aurais tant voulu combler. J’aurais aimé qu’on entende plus de mots d’amour dans ce procès ».

Puis, en regardant le procureur général dans les yeux: «Je ne suis pas une voleuse, j’étais juste une femme éperdument amoureuse d’un homme et je le suis toujours.»

En s’adressant à Me Marc Bonnant, avocat de la partie civile: «A vous je dis que je ne suis pas une vénéneuse.»

Enfin, Cécile B. se retourne et s’adresse à l’ex-femme d’Edouard Stern ainsi qu’à la demi-soeur du banquier, assises sur les bancs de la partie civile: «Je vous demande pardon. Dites-le de ma part aux enfants. Je ferai tout ce que vous voulez. Sachez que je ne porterai jamais atteinte à la mémoire d’Edouard ».

■ Mardi 16 juin. Cinquième audience

La journée est aux plaidoiries ce mardi, devant la Cour d’assises. Et la salle est pleine pour entendre trois anciens bâtonniers s’affronter. C’est l’intervention de Me Marc Bonnant, la plus talentueuse d’entre toutes, certainement la plus longue aussi, qui a ouvert les feux au nom de la famille de la victime. Les jurés diront mercredi à travers leur verdict si celle-ci a été la plus convaincante.

Pour la partie civile, point de doute: le million est la cause de tout. Cécile B, «le mensonge incarné» dira encore l’avocat en multipliant les exemples où l’accusée a pris des libertés avec la vérité, n’a pas tué en raison de sa passion - «c’était Edouard Stern le plus dépendant des deux» - ni en raison d’une sexualité inventive, ni en raison d’une quelconque jalousie. «Elle le tue quand il veut récupérer le million», a relevé l’avocat en s’appuyant sur la chronologie qui a précédé le drame.

Certes, la partie civile ne croit pas que Cécile B est partie ce 28 février 2005 avec l’intention d’abattre son amant. Elle s’est rendue chez le banquier avec son matériel de combat (les accessoires sexuels) et pour «régler le problème du million». Après avoir mis Edouard Stern dans une position de soumission, réalisant qu’elle ne le fera pas céder, elle lui tire dessus pour, la partie civile passe assez vite sur cette démonstration, exaucer «sa soif de vengeance» et sa haine. «Chef-d’œuvre de cynisme», la fuite achèvera de démontrer le sang-froid et la ruse de cette grande manipulatrice dont tous les proches seront un temps convaincus de l’innocence.

Dans ce tableau, poursuivra encore sur le même mode Me Catherine Chirazi, le crime passionnel n’a pas sa place. «Il n’y a qu’un meurtre ignoble» qui n’a pas été commis dans un état de profond désarroi ou sous le coup d’une émotion violente que les circonstances rendaient excusables. La défense, Mes Pascal Maurer et Alec Reymond, va s’employer en fin d’après-midi, et après le réquisitoire du procureur général, à démontrer le contraire. Avec la force de persuasion qu’on lui devine. C’est ce même duo qui avait en son temps obtenu l’acquittement du Russe Sergueï Mikhaïlov.

Une thèse parfaitement intolérable pour la mémoire de la victime, a encore prévenu Me Bonnant car ce serait une manière de dire: «Certes, il est mort mais il ne l’a pas volé».

Lundi 15 juin. Quatrième audience

Les mots d’Edouard Stern et de Cécile B.

La voix d’Edouard Stern a résonné ce matin dans la salle archicomble de la Cour d’assises. Et Cécile B., d’ordinaire sanglotante, est restée de marbre en entendant les messages laissés à l’époque sur son répondeur par celui qu’elle dépeint encore comme l’homme de sa vie. Les morceaux choisis par la partie civile révèlent un Edouard Stern amoureux, déçu et perdu. Extraits de ces bandes dont il a souvent fallu deviner le contenu tant le son était mauvais:

– «Je te fais des gros câlins, mon ange. Vraiment tu me manques.»- «Je trouve cela vraiment dégoûtant. Je ne suis pas sûr que tu m’aimes. […] Je suis déçu, déçu, déçu.»- «Je ne comprends pas du tout. Je suis complètement perdu. Il faut que tu m’appelles, qu’on se parle.» - «Dis-moi au moins pourquoi tu me fais ça. Tu veux vraiment me détruire. Tu me fais mal. Je suis tellement triste.»- «Tu as fait un choix, me voler de l’argent.»- «Je serai toujours là pour toi et je te demande d’être toujours là pour moi.»

Une compilation des écoutes téléphoniques, ordonnées après le meurtre par le juge d’instruction, révèle une Cécile B. capable d’un réel aplomb. En conversant avec ses amis proches elle s’inquiète d’être soupçonnée, clame son innocence, se dit convaincue que c’est un crime maquillé en scène sadomaso – «la moitié de Paris savait qu’Edouard avait des mœurs bizarres» – se demande si elle doit parler du million à la police – «ils vont la trouver cette histoire» –, s’inquiète du sort de cet argent qui devrait finalement lui revenir, de l’avancement des travaux dans sa maison de Nanteuil aussi. La vie continue.

D’autres messages seront encore entendus à la demande de la défense. Pas moins de 90 minutes consacrées cette fois au harcèlement et aux mots beaucoup plus durs prononcés par la victime. Ensuite, ce sera l’heure de l’interrogatoire. Le moment pour l’accusée de s’expliquer enfin sur sa relation à Edouard Stern et à l’argent.

Vendredi 12 juin. Troisième audience

De l’ambiance et des détails

L’ambiance s’électrise et le ton monte entre les parties. Enfin, serait-on tenté de dire. Le procès de Cécile B. a résolument quitté le terrain trop consensuel des témoins de moralité ou des amis d’enfance pour entrer dans le vif du sujet: la relation tourmentée de ce couple improbable. Et sur ce sujet, il y a visiblement beaucoup à dire. Des personnes très différentes les unes des autres ont défilé à la barre pour apporter leur touche à ce tableau. La tonalité sexuelle, c’était avec une grande et belle Russe, à la sincérité désarmante, qui a pratiqué avec le couple les tenues d’écolière ou la ceinture serrée autour du cou. Un ton encore plus sombre – qui représente le «jeu du chat et la souris» – est apporté par tous ceux qui ont fréquenté le banquier et sa maîtresse, supporté leurs querelles incessantes, leurs bizarreries et leurs excès. L’ami septuagénaire, le galeriste parisien, une dame de Montreux. Un jeu qui pouvait mal finir, diront ces témoins dans une belle unanimité. Ce dénouement tragique, le jury devrait en avoir un aperçu filmé cet après-midi avec la projection de la reconstitution du crime. Un policier, à qui l’on a épargné la combinaison en latex, y tient le rôle d’Edouard Stern.

Jeudi 11 juin. Deuxième audience

Le trublion et le psy

Dommage qu’il n’ait pas été présent au deuxième jour du procès de Cécile B. Pour une fois qu’on parlait de lui avec une belle unanimité. Lui, c’est le très médiatique avocat genevois, Jacques Barillon, totalement étranger à ce dossier, qui n’a pas raté une occasion de se répandre dans les gazettes pour dire ce qu’il pensait de ce crime et de la peine qui allait finalement être infligée à celle qui avait tué le banquier Edouard Stern. C’en était visiblement trop pour ses confrères constitués dans cette affaire. Au point de faire dire à Me Marc Bonnant, conseil de la famille Stern, que ces interventions étaient un «pur scandale» et d’inviter le jury populaire à n’en rien retenir. Le moment de détente consacré à l’invité indésirable de ces débats s’est clos avec la révélation de Cécile B.: «Il m’a proposé de me défendre gratuitement et j’ai toujours refusé». Bien présent à l’audience, l’expert psychiatre a pour sa part résisté à des assauts autrement plus déterminés. Il est vrai que le professeur lausannois, Jacques Gasser, est un habitué des prétoires et de l’ironie méprisante de certains ténors du barreau. Il a résisté avec brio à toutes les tentatives de déstabilisation et maintenu ses conclusions: la responsabilité pénale de l’accusé était très légèrement diminuée lorsqu’elle a tiré sur son amant et son acte porterait en lui tous les ingrédient du crime dit d’amour au sens psychiatrique du terme. En substance, Cécile B. a été submergée par la haine lorsque l’évidence de la séparation s’est imposée à elle. Avec toujours ce bémol: «On ne saura jamais LA vérité. Personne ne le saura jamais. Le travail de l’expert est de faire une reconstruction et des hypothèses». Toute affaire garde sa part de mystère et celle-ci peut-être plus qu’une autre.

Mercredi 10 juin. Première audience

Un huis-clos et des larmes

Le sort a choisi cinq femmes et sept hommes pour former le jury chargé de siéger dans la retentissante affaire qui occupe la Cour d’assises de Genève depuis ce mercredi. La foule, des journalistes et des curieux, est au rendez-vous de cet événement judiciaire et certains se sont vu refuser l’entrée. Beaucoup de monde mais aussi d’émotion pour cette première matinée d’audience. Deux des trois enfants d’Edouard Stern, nés de son mariage avec Béatrice David-Weil, ont souhaité dire leur douleur à huis clos et la présidente a accepté cette requête insolite. Par contre, la Cour a refusé que le public quitte la salle lorsque la reconstitution filmée de la scène du crime sera projetée. Des larmes, Cécile B en a déjà beaucoup versé. En écho au témoignage de l’ex-épouse d’Edouard Stern, qui a dépeint les grandes qualités de cet homme dont elle s’est séparée en raison surtout de ses infidélités, mais pas de son caractère. A quelques centimètres du témoin, l’accusée n’est plus qu’un pâle reflet d’elle-même. Une petite chose sanglotante dont on entend à peine la voix. Seuls ses hauts talons rappellent la coquetterie. «Mon cœur est plein de remords et de douleur. Je ne veux pas dire des choses horribles sur Edouard, c’était un homme extraordinaire, mais juste expliquer ce qui s’est passé». Ce seront les premières paroles de Cécile B. Il y en aura sans doute encore beaucoup d’autres. En attendant, les policiers sont venus expliquer à quel point celle-ci avait manié le mensonge et la ruse avant d’être confondue. La plongée dans les détails du dossier est amorcée.