A 20 ans, issue de la bonne bourgeoisie valaisanne et élevée chez les sœurs, Carole Roussopoulos, née de Kalbermatten, n’a aucune conscience politique. Mais déjà beaucoup d’autodérision: «Etre à gauche, je pensais que c’était rouler à gauche!» Qu’importe, l’époque est propice aux apprentissages rapides. A 22 ans, en 1967, elle monte à Paris en 2CV, écrit pour Vogue et rencontre l’homme qui deviendra le père de ses deux enfants, Paul Roussopoulos, réfugié grec, peintre et physicien. Leur complicité, amoureuse, politique, professionnelle, est totale. Elle durera jusqu’à la fin.

Dans ces années-là, Paris est dans la rue, et c’est dans la rue que survient un événement qui va éblouir la Sédunoise: le 26 août 1970, huit femmes déposent sous l’Arc de Triomphe une couronne mortuaire avec pour bandeau: «Il y a plus inconnu que le soldat inconnu, sa femme». Le MLF était né, et Carole adhère immédiatement à l’esprit festif de cette rébellion. «Le combat est bon quand il est joyeux. Le féminisme m’a appris à relever la tête et à marcher le nez au vent».

Un an auparavant, sur les recommandations de son ami Jean Genet, elle achète avec son chèque de licenciement «une machine révolutionnaire», la fameuse caméra vidéo portapak de Sony, légère, peu coûteuse, discrète, qui permet de synchroniser l’image et le son. Ils ne sont que deux à la posséder: Jean-Luc Godard et elle. Sa première réalisation, «Jean Genet parle d’Angela Davis», montre une équipe de l’ORTF entrain de filmer l’écrivain dans sa chambre d’hôtel. Plusieurs passages seront censurés lors de sa diffusion à la télévision. Carole a tout enregistré. Et c’est son film qui fait foi aujourd’hui.

La Valaisanne tient alors sa vocation: elle sera là où les autres ne vont pas, et donnera la parole à ceux qui ne l’ont pas. C’est ainsi qu’elle accompagnera tous les mouvements issus de 68, peu documentés par les médias traditionnels, de la grève des ouvriers chez Lip aux revendications des prostituées de Lyon, des Black Panthers aux premiers défilés homosexuels, en s’attachant surtout à la lutte des femmes. «Sans elle, il n’y aurait pas d’images, nous étions encore trop dans l’oralité pour écrire notre histoire», dit Anne Zelensky, à l’origine du Manifeste des 343.

Comme elle enseigne la vidéo à l’Université de Vincennes, elle rencontre la comédienne Delphine Seyrig, avec laquelle elle tourne, notamment, «Maso et Miso vont en bateau» (1976), un essai désopilant et corrosif qui montre que la Journée de la Femme est une mystification. C’est le film-phare de ce féminisme enchanté, dont elle fera la synthèse en 1999 avec «Debout!», un long métrage qui retrace l’histoire «follement gaie» de cette lutte. Le film émerveille les jeunes générations.

En 1982, elle cofonde le centre Simone de Beauvoir chargé de conserver et diffuser des documents filmés ayant trait à l’histoire des femmes, et en 1986, elle rachète l’Entrepôt à Paris, cinéma créé par Frédéric Mitterrand. Une faillite plus tard, elle retourne en Valais, où elle continue son travail «d’écrivain public avec caméra». Ses préoccupations deviennent plus sociales. L’histoire a changé, mais il existe toujours des laissés pour compte. Elle s’attaque aux nouveaux tabous, l’inceste, les soins palliatifs, la prison ou les violences conjugales. Jusqu’au bout, atteinte d’un cancer qui la ronge, elle continuera de s’enthousiasmer pour ces anonymes à qui elle donne une voix.

En quarante ans, Carole Roussopoulos a réalisé plus de 120 films, qui sont autant de chroniques sur une époque dont elle a saisi, au-delà de tout sectarisme, les enjeux. Son œuvre est majeure dans le monde du documentaire. Comparable à celle d’un Chris Marker ou d’un Joris Ivens.

Faite Chevalier de la Légion d’honneur en 2004, elle reçoit en 2009, quelques jours avant sa mort le 22 octobre, le prix culturel du canton du Valais. Elle s’était réconciliée avec sa terre natale, et en avait même repris l’accent.

L’ensemble des portraits des pionnières de la Suisse moderne feront l’objet d’une publication dans un livre qui paraîtra à l’automne 2014, édité par Avenir Suisse et «Le Temps». A précommander ici