Ces jours, Caroline Vuillemin devait arpenter les rues bouillonnantes de Bangui, capitale de la Centrafrique, pays oublié de tous ou presque. Cet Etat de moins de cinq millions d’habitants est un des plus instables et des plus pauvres du monde. Mais la Fondation Hirondelle n’a jamais abandonné ses habitants. Elle a créé, il y a vingt ans, Radio Ndeke Luka, qui signifie «oiseau de bon augure» en sango.

Le coronavirus est passé par là. Caroline Vuillemin n’a pas pu quitter son bureau lausannois. Elle ne chôme pas. Le téléphone ne cesse de sonner. Des bailleurs de fonds, que ce soit des Etats ou des agences onusiennes, la sollicitent pour mettre sur pied des programmes radio de sensibilisation au Covid-19. Inquiète: cette tragédie pourrait décimer l’Afrique, ce continent sur lequel la Fondation Hirondelle déploie principalement ses ailes depuis sa création, il y a vingt-cinq ans.

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Avec passion, en s’aidant de ses mains pour appuyer ses propos, Caroline Vuillemin détaille une des priorités des stations gérées par Hirondelle: faire taire les rumeurs. Et d’en citer deux: cette maladie aurait été apportée en Afrique par les Blancs; et les Africains serviraient de cobayes pour trouver le vaccin. Son visage se tend: «En République centrafricaine, les Blancs sont désormais surnommés les Coronas.» Elle craint des pillages, des crises politiques, sociales et économiques qui déboucheraient sur un durcissement des régimes en place.

La cheffe est aussi inquiète pour toutes les équipes présentes à Madagascar, au Burkina Faso, au Niger ou en République démocratique du Congo. «Je redoute que la moitié des collaborateurs ne tombent malades.»

«Je sais d’où je viens»

L’Afrique, Caroline Vuillemin en parle avec une profonde sincérité. Elle se replonge dans ses souvenirs: «En 1989, j’étais au collège à Pontarlier et il y avait un club tiers-monde animé par plusieurs enseignants. Nous avions des correspondants à Djoliba, un village à une heure de Bamako, et nous sommes allés à leur rencontre.» La situation était alors tendue au Mali. «C’était encore la dictature, il y avait des militaires partout, mais je me suis sentie chez moi.» Et la Franco-Suisse de poursuivre son récit: «En rentrant, j’ai dit à mes parents: je sais d’où je viens, de là-bas.» Ce «là-bas» guidera toute sa vie. Trois ans plus tard, elle retourne dans ce pays sahélien sur les traces de l’Empire du Mali. Elle étudiera ensuite les relations internationales, mais ne deviendra pas diplomate: «Je n’étais pas en adéquation avec la politique française en Afrique.»

Départ pour les Etats-Unis, d’abord pour poursuivre ses études, puis pour rejoindre la Fondation internationale pour les systèmes électoraux (IFES). «L’objectif était de donner la capacité à tout le monde d’être citoyen», raconte-t-elle non sans fierté. Soutien à des processus démocratiques dans de nombreux pays africains, dont la République démocratique du Congo. Et c’est là qu’elle découvre la Fondation Hirondelle, active dans les médias et qui a fondé avec les Nations unies Radio Okapi, dans un Congo alors en guerre.

En 2003, départ pour Lausanne et le siège de la fondation. Elle y rejoint les fondateurs de cette «ONG qui crée des radios dans les pays les plus improbables du monde», rigole-t-elle. Ces pionniers sont trois journalistes bien connus en Suisse romande, Jean-Marie Etter, François Gross et Philippe Dahinden. Cette acharnée de travail occupera de nombreuses fonctions au sein de l’organisation, avant d’en prendre la direction en 2017.

Pas journaliste

Caroline Vuillemin ne se rêvait pas diplomate, mais pas journaliste non plus. Grand sourire: «Cela ne m’a jamais traversé l’esprit. Un grand prestige entoure cette profession, on est toujours en première ligne, alors que moi je suis assez timide, je n’ai pas besoin qu’on parle de moi.» Depuis plusieurs années, elle se fait donc violence pour défendre publiquement la Fondation Hirondelle, et les trois principes qui sont au cœur de l’action de l’ONG: la transparence, la confiance et l’inclusivité.

Une fondation qui s’est professionnalisée ces dernières années et qui n’est plus composée uniquement de journalistes: «Nous avons développé la gestion de projets, la recherche de fonds, mais nous n’avons pas pour autant perdu notre âme. Nous sommes au service des journalistes qui sont sur le terrain», martèle-t-elle avec cette conviction qui ne l’abandonne jamais.

Parole aux jeunes

Des journalistes souvent jeunes et qui s’adressent à leurs pairs. «Notre mission est de parler au plus grand nombre et, dans les pays où nous sommes présents, ce sont les jeunes, sourit Caroline Vuillemin. C’est une majorité invisible qui n’est présente ni dans les cercles politiques, ni dans les cercles économiques et nous, on veut juste leur donner de l’espace.» Ces émissions n’ont pas pour objectif d’éviter qu’ils prennent le bateau pour venir en Europe ou qu’ils se radicalisent. «On ne dit jamais ce qu’il faut faire, on propose des débats qui soient équilibrés.»

La pandémie revient sans cesse dans la discussion: «Cette crise démontre l’importance des médias indépendants et de qualité, le public leur fait confiance.» Toutefois, la directrice ne cache pas une certaine inquiétude. Elle craint que les budgets consacrés au développement diminuent fortement ces prochaines années pour financer précisément l’après-coronavirus.


Profil

1975 Naissance à Besançon.

1996 Aux Etats-Unis pour un diplôme en relations internationales de l’Université de Georgetown à Washington, puis pour travailler à la Fondation internationale pour les systèmes électoraux (IFES).

1999 Naissance de son fils, Antoine.

2003 Arrivée à la Fondation Hirondelle, à Lausanne.

2017 Directrice de la Fondation Hirondelle.


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