Un robinet de baignoire, un disque dur informatique, des manches de fourchettes ou encore des passoires: des déchets métalliques hétéroclites, qu'on pourrait croire perdus à tout jamais. Pourtant, à l'angle de la rue Ancienne et de la rue Jacques-Dalphin, en plein cœur de Carouge, ces objets, récupérés, commencent une nouvelle vie. Qui équivaut presque, en l'espèce, à une réincarnation. Dans l'atelier-galerie Les Allumés, ils se métamorphosent en lampes aux airs futuristes ou animalesques. En créatures oniriques et bien réelles tout à la fois.

Le lieu cache mille et un objets, suspendus au plafond, comme on pouvait en voir dans les anciennes quincailleries. Dans l'avant-boutique, des êtres de métal, libellules, coccinelles ou extraterrestres, captent l'attention des passants. En plein jour, ces sculptures «illuminées» demeurent immobiles. Toutefois, on les sent impatientes de voir tomber la nuit pour se mettre en branle dans une cacophonie métallique.

Yannick Brodu, architecte et cofondateur en 1994 – avec sa compagne, aujourd'hui décédée, Stéfania Mattioli – de l'association à but non lucratif Les Allumés, inscrit la récupération de pièces métalliques dans une philosophie, dans une volonté de s'ériger contre le consumérisme ambiant.

L'an passé, l'atelier Les Allumés a recyclé quelque trois tonnes de fer, d'aluminium, de zinc et d'inox. Pour glaner ces matériaux de récupération, les responsables de l'atelier-galerie ont tout d'abord couru les marchés aux puces, Emmaüs, mais aussi les amas de ferraille destinés à la voirie. Mais aujourd'hui, cette tâche ne s'avère même plus nécessaire. «Les gens nous apportent presque chaque jour des objets métalliques dont ils souhaitent se débarrasser», se réjouit Patrick Baronciani, animateur de l'atelier. La preuve que leur approche de la matière et de la consommation fait déjà des émules. A terme, il est vrai, l'ambition est de créer une école.

Ce sont avant tout les enfants qui découvrent les joies de la récupération. Les Allumés proposent, durant l'année scolaire, des ateliers (appelés Alluschola) pour enfants de 5 à 18 ans. Alors qu'ils étaient 36 en 2000, leur nombre a plus que doublé cette année. A tel point qu'il a fallu établir des listes d'attente.

Le mercredi matin, une dizaine de jeunes Tinguely en herbe investissent les lieux. Une odeur de produit de polissage irrite déjà les narines. Cantin Deruaz, un Genevois de 7 ans, se décide à construire une lampe qui prendra, après être passée par ses mains, l'aspect d'un diable. Lors de sa quête d'objets, il tombe sur un tuyau de douche. C'est l'illumination: «Ce sera la queue du diable», s'exclame-t-il, péremptoire. Quand il s'agit d'assembler des différents éléments de la lampe, chaque enfant bricole à son rythme. «Certains mettent trois semaines, d'autres quatre à cinq mois», s'amuse à relever la sœur de Yannick, Sophie.

Mais les enfants sont-ils sensibles à l'aspect écologique de la récupération? Yannick Brodu n'en est pas convaincu: «Pour eux, notre atelier est surtout un terrain de jeu. Ils n'ont pas forcément conscience des bienfaits du recyclage.» Quelle que soit leur motivation, le résultat est saisissant: ils utilisent des objets surannés, usés, et transforment leur fonction par la force de leur imagination, agrémentée de celle des perceuses et des meules. Imperceptiblement, ils redécouvrent la magie du bricolage, des établis et des outils. A mille lieues de leur console PlayStation et des séries standardisées de cartes Pokémon.

Dans cet espace de création, les anecdotes sont légion. Et les paraboles du recyclage non moins nombreuses. Yannick Brodu raconte ainsi qu'un jour une personne est venue acheter une sculpture comprenant un samovar. Celui qu'elle avait jeté quelques jours plus tôt…