Suisse Alémanique

La carrière d’abus du pédagogue de la nation

Le Département zurichois de l'éducation a enquêté sur le rôle du système scolaire dans les cas d'abus sexuels commis par l'enseignant Jürg Jegge dans les années 70-80

L'enseignant zurichois Jürg Jegge passait pour un défenseur des adolescents en difficulté et un précurseur. Dans les milieux éducatifs alémaniques, ce pédagogue de 74 ans avait l'aura d'un vieux sage. Cette image s'est effondrée en avril 2017, lorsqu'est paru le livre de Markus Zangger, Le côté sombre de Jürg Jegge. Dans cet ouvrage, dédié à «tous ceux qui continuent à se taire par honte», cet ancien élève révèle les abus sexuels subis en silence durant des années. Cette affaire a provoqué une onde de choc en Suisse alémanique et soulevé des interrogations sur l'ensemble du système scolaire. Comment cet homme a-t-il pu agir impunément durant des années? Les autorités compétentes savaient-elles ce qui se tramait, ont-elles fermé les yeux?

«Devoir moral» 

C’est la question centrale à laquelle devait répondre le rapport très attendu, rendu public jeudi à Zurich par le Département cantonal de l’éducation. Les faits survenus dans les années 70-80 étant prescrits, le Ministère public zurichois a classé l’affaire. En l’absence de nouveaux éléments, le pédagogue ne sera jamais jugé. Mais les autorités ont un «devoir moral» d'explication à l'égard des victimes a souligné la conseillère d'Etat chargé de l'éducation Sivia Steiner. Selon les conclusions du rapport, les autorités scolaires de l'époque n'avaient pas connaissance des abus sexuels. En revanche, elles ont fait preuve de négligence. «Les autorités ont agi de manière trop hésitante et accordé trop de liberté à Jürg Jegge», souligne le document.

Dans les années 1970 Jürg Jegge, enseignant à l'école primaire, bâtit un petit empire pédagogique loin des salles d'écoles et de la surveillance des responsables de l'éducation. Durant 14 ans, il enseigne à Embrach (ZH) dans des classes destinées aux élèves en difficulté, alors même qu'il ne possède pas la formation requise. A l'«école spéciale» de Jürg Jegge, les cours se déroulent dans une ferme, ou même au domicile de l'enseignant. Pas de plan d'étude, ni notes ou heures de colle: le pédagogue zurichois affirmait rejeter le système classique qu'il jugeait trop autoritaire, pour privilégier les relations de confiance avec les élèves.

Sous couvert de concept pédagogique, il se rapprochait de ses adolescents, qu'il invitait dans son chalet dans l'Oberland bernois. C'est là que les abus ont commencé pour Markus Zangger, âgé alors de douze ans. L'enseignant lui explique vouloir essayer une «thérapie révolutionnaire» pour le libérer de ses peurs et le pousse à s'adonner à des séances de masturbation mutuelle. 

L'incertitude d'après mai-68

L'enquête du département de l'éducation situe les événements dans le contexte d'après mai-68. Toutes les institutions, en particulier l'école, sont alors sous le coup de la contestation. L'incertitude règne sur l'orientation pédagogique à adopter. A cela s'ajoute l'effet du baby boom: l'école, en pleine croissance, est en surchauffe. Tous les symboles n'ont pas été déboulonnés pour autant: la figure de l'enseignant  continue de jouir d'une autorité incontestée. La publication de son livre en 1976, Dummheit ist lernbar, vendu à plus de 200 000 exemplaires, propulse Jürg Jegge au rang de pédagogue star. Tout cela a contribué à rendre l'enseignant «intouchable» et lui a permis de se créer son propre cadre de travail, propice aux abus. 

Dans un interview parue dans la NZZ au printemps 2017, l'ancien enseignant justifiait ses actes par «l'air du temps», à l'époque de la révolution sexuelle: «J'étais convaincu qu'une telle sexualité contribuait à la libération et à l'épanouissement personnel des élèves». Un argument «inadmissible», estime la cheffe du Département de l'éducation Silvia Steiner: «aucun courant de pensée ne peut justifier de tels abus». Aujourd'hui, les prescriptions encadrant l'enseignement et la sensibilité à l'égard des abus sexuels rendrait une nouvelle affaire Jegge «impossible», affirme la ministre. 

Markus Zangger se dit satisfait du rapport du Département de l'éducation: «Il montre que Jürg Jegge n'a pas seulement trompé ses élèves, mais les autorités également.» Depuis la publication de son livre, d'autres victimes du pédagogue se sont manifestées. Leur nombre exact n'est pas connu. Le pédagogue lui-même, peu après la sortie du livre au printemps 2017, a admis des contacts sexuels avec «moins de dix élèves». Jeudi devant les médias, Markus Zangger a laissé entendre que les abus étaient bien plus étendus. «Il nous faisait passer pour des paumés difficiles à éduquer et se présentait comme l'homme providentiel. Mais la seule chose qui lui importait était d'assouvir ses désirs», dit-il. 

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