Dans le jardin d’Anne Emery-Torracinta, il y a un arbre fruitier. C’est le «cerisier des enseignants», un bigarreau précoce dont on peut cueillir les fruits avant de partir en vacances, explique-t-elle sans qu’on sache trop à quel point elle rit d’elle-même. La candidate socialiste au gouvernement genevois donne des cours d’histoire dans une école secondaire. Mais il ne viendrait à l’idée de personne de lui coller le cliché des enseignants débordés par leur temps libre, tant la marque du sérieux, de la rigueur et du travail s’accroche à sa personnalité.

Trois ans après avoir été écartée de la course aux élections générales, voici son heure venue. Pour l’élection complémentaire du 17 juin, elle occupe le devant de la scène. Elle est la seule candidate de son camp, ce qui en fait mathématiquement la favorite au vu du rapport de forces dans le canton – ce qui démontre au passage sa compatibilité avec la gauche de la gauche.

Mais les calculs sur papier ne disent pas tout. Un mini-sondage maison de la Tribune de Genève a montré cette semaine son énorme retard de notoriété sur le candidat PLR Pierre Maudet, chouchou des médias depuis longtemps. Pas de quoi décourager René Longet, ex-président du PSG: «L’identification des électeurs avec le profil concret et engagé de la candidate, dans la logique du basculement à gauche des villes suisses et du canton de Vaud, c’est ce qui sera déterminant.»

Si elle manque de célébrité dans le grand public, la prétendante a indéniablement gagné sa place de valeur sûre dans le microcosme de la politique cantonale. En quelques années à peine, après son élection au Grand Conseil en 2005. C’est le parcours modèle d’une femme revenue à la politique après avoir élevé trois enfants. Chez les Emery-Torracinta, les joies de la famille ont été accompagnées d’emblée d’un souci particulier. Delphine, leur aînée, est autiste. Elle vit actuellement à Aigues-Vertes, une institution en forme de village. Mais elle est restée jusqu’à sa majorité à la maison, grâce à une attention constante de ses proches. «Voilà pourquoi je n’ai plus fait de politique active pendant vingt ans», dit sa mère.

Née en 1958, Anne Torracinta est la fille de Claude, figure tutélaire du journalisme romand, et de Claire, une élue socialiste au parlement genevois. Elle a donc baigné dès l’enfance dans les affaires publiques. La saga familiale la dépeint en train d’interviewer les passants dans les rues de Paris en mai 68. Par crainte d’être «la fille de», elle choisira l’enseignement plutôt que le journalisme. Inscrite aux Jeunesses socialistes, elle se marie jeune – son mari est directeur d’un collège – et s’installe à Sézegnin, au fin fond de la campagne genevoise où un quartier de villas jumelées vient de s’ouvrir.

La candidate cite la non-élection de Lilian Uchtenhagen et celle de Christiane Brunner comme des souvenirs marquants de sa formation politique. Elle appartient à la génération de Liliane Maury Pasquier et de Maria Roth-Bernasconi, deux complices. «Je crois à l’équité, à la justice sociale, mais je suis pragmatique, répond-elle à une question sur ses références. J’ai plutôt de la méfiance face aux «grands hommes», tout comme je me méfie de ceux qui font rêver.»

Elle a en tout cas le verbe posé, l’amour du métier politique peu exubérant. On ira chercher ailleurs les pasionarias. Mais on sait qu’elle est bosseuse, méthodique, sérieuse au point de passer pour aride. «On a les défauts de ses qualités, rétorque-t-elle. Les conseillers d’Etats qui s’engagent, ceux qui font le mieux leur travail ne sont pas forcément les plus rigolos.» Dans le contexte de ce scrutin, provoqué par la démission de Mark Muller, l’austérité est certes un argument: on peut compter sur elle pour ne pas provoquer d’esclandre à la sortie des boîtes de nuit.

Le Département du logement étant à prendre, la candidate en tient compte. Elle fait campagne sur la maîtrise du sol par l’Etat, célèbre les coopératives d’habitation et veut limiter les taux de rentabilité pour les promoteurs.

Mais toute sa carrière s’est faite sur le social, dont on la dit monomaniaque. Telle la ministre des Affaires sociales d’un cabinet fantôme, elle a contesté chacune des réformes lancées par le PLR François Longchamp. Sur le recouvrement des pensions alimentaires, la suppression des emplois temporaires cantonaux au profit des emplois de solidarité, les prestations de réinsertion pour les chômeurs en fin de droit, elle a entraîné son parti dans un combat le plus souvent solitaire et perdu. «Elle défend la rente contre l’emploi, c’est la gauche la moins créative de Suisse», tranche un adversaire politique. A la Commission des finances, alors que les finances cantonales se dégradent, elle est «toujours à réclamer davantage».

Face au risque de voir la majorité basculer à l’exécutif, la droite oppose au pragmatisme dont la socialiste se réclame le dogmatisme d’une maîtresse d’école qui ne connaîtrait pas la vraie vie. Est-ce noircir le tableau?

«Nous sommes dans une société qui n’est pas juste à la base, qui redevient même plus inégalitaire, après les grands progrès sociaux connus après la Seconde Guerre mondiale. C’est vrai, je crois à l’Etat qui redistribue.»

«Notre société redevient plus inégalitaire. Je crois à l’Etat qui redistribue»