Dans deux jours, le Conseil municipal de la Ville de Genève débattra de son casino, fermé en juin dernier faute de concession fédérale. Le conseiller municipal écologiste Georges Breguet livre son analyse de l'échec, en qualité de rapporteur de la Commission d'enquête sur la maison de jeu genevoise.

Le Temps: Au départ, la création d'une commission d'enquête butait sur des résistances, dont celle de votre parti. Aujourd'hui, après un an de travaux, une telle commission avait-elle un sens?

Georges Breguet: Je dirais que cette commission a été particulièrement utile du fait de son existence même. Elle a permis de clarifier plusieurs points et de pousser certaines personnes à révéler des choses qu'elles cachaient.

– Durant vos investigations, avez-vous pu accéder facilement aux dossiers?

– Pour l'heure, la Lipad (loi sur l'information du public et l'accès aux documents, ndlr) n'est qu'un mythe au niveau de son application. Il faut dire que les rapports entre le Conseil administratif et le Conseil municipal sont régis par la culture du secret. Certes, on ne nous a jamais adressé un refus direct. On a plutôt usé de méthodes dilatoires ou encore insisté sur le secret commercial, puisque la Société d'exploitation du casino (Secsa) avait le statut de société anonyme. Notre «chance» a été toutefois de découvrir plusieurs documents dans la presse…

– Quelle a été l'attitude du Conseil administratif de la Ville de Genève dans cette affaire?

– Il n'a pas du tout agi en équipe. Mais cela ne fait que confirmer sa tendance à s'atomiser. Chaque conseiller administratif joue ses propres cartes.

– Et les raisons de l'échec de la candidature du Casino de Genève?

– Tout d'abord, la situation de la Secsa était pire que ce que l'on pouvait imaginer en termes de climat de travail et de gestion du personnel. L'incroyable imbroglio juridique du bâtiment du Grand Casino a aussi été néfaste, et a littéralement atterré la Commission fédérale des maisons de jeu (CFMJ). Et puis, Genève manquait clairement de relais au sein de l'Administration fédérale.

– Quels étaient les rapports entre la commission fédérale et la Secsa?

– Déjà par le passé, ils n'ont pas toujours été bons. Comme avec un élève qui a collectionné les mauvaises notes, le casino genevois n'a peut-être pas été vraiment jugé sur son avenir.

– Croyez-vous dès lors à la thèse du complot contre les casinos publics?

– Il ne faut pas nier que la CFMJ avait un faible pour les entreprises privées. Mais il n'y a pas eu un complot contre les casinos publics. Contrairement à ce que pensaient les politiciens genevois, le fait d'en avoir un n'était pas nécessairement un bonus.

– Quant aux responsabilités de l'échec…

– Il est clair que le président du conseil d'administration de la Secsa, André Hediger, porte une lourde responsabilité, d'autant qu'il avait entre ses mains une grande partie du pouvoir. Comme il aurait bénéficié des retombées positives en cas de succès, il doit assumer les conséquences de l'échec. Si le conseiller administratif a assumé sa fonction en toute bonne foi, ce ne sont pas des qualités suffisantes pour gérer un casino.

– Est-ce à dire qu'il est seul responsable?

– Ce n'est pas ce que j'ai dit. Le conseil d'administration du casino et l'exécutif de la Ville auraient dû se rendre compte bien plus tôt que la candidature vacillait, car une concession B était accessible. De plus, certains administrateurs ont fait preuve d'un manque flagrant d'éthique. Quant au Conseil d'Etat, vu les tensions qui animent ses rapports avec la Ville, il a peut-être mis les bâtons dans les roues du casino, propriété de la Ville (à 98%).

– André Hediger est l'actuel maire de Genève. N'aurait-il pas dû démissionner?

– C'est une question qui le regarde. Cela dit, s'il a sa place sur la scène politique genevoise, l'affaire du casino a montré ses limites.

– Comment décririez-vous l'homme politique André Hediger?

– Je répondrai en tant qu'anthropologue. Il représente à mes yeux une forme d'homme de pouvoir qu'on rencontre dans le Pacifique, le «big man». Il construit son pouvoir par son charme, son bagout, son clientélisme, avec un soupçon de démagogie. Résultat: il est perçu comme un homme populaire, sympa, mais à l'opposé de ce que représente peut-être le politicien dans le cadre d'une éthique protestante.

– Et la Société touristique, thermale et hôtelière de Divonne, dans ce psychodrame?

– Son appui professionnel était indispensable. Mais il est clair que la STTH a joué de main de maître. Genève n'a pas de concession et Divonne est bien implantée en Suisse avec son casino de Crans-Montana.

– La déconvenue du casino discrédite-t-elle la classe politique?

– Oui, dans le sens où elle montre qu'elle se mêle d'un secteur pour lequel elle n'a pas de réelles compétences. Mais le travail de notre commission montre qu'elle est aussi capable d'autocritique.