«Tôt ou tard, les masses populaires mettront fin à ce système qui ne produit que la souffrance et la guerre»: ce tract au ton typiquement combatif émane de la «Construction révolutionnaire» de Zurich, abrégé RAZ. Il se conclut par ce slogan: «Pour le communisme!» Des mots identiques ont été retrouvés le 1er juin dernier à côté des barricades enflammées dressées sur le pont de la Coulouvrenière, à Genève, au lendemain des saccages perpétrés en ville par un petit groupe de militants masqués. Et pour plusieurs fonctionnaires et policiers suisses interrogés par Le Temps, ce n'est pas un hasard.

Dès le lendemain des événements, en effet, la police genevoise avait relevé la présence sur place d'Andrea Stauffacher, une militante âgée de 53 ans, figure de proue du RAZ. Depuis, les soupçons se sont renforcés: «Pour moi, il ne fait aucun doute que le RAZ est à l'origine des émeutes du G8», explique un fonctionnaire fédéral qui a suivi le dossier. Jürg Bühler, directeur adjoint du Service d'analyse et de prévention de l'Office fédéral de la police, est à peine moins catégorique: «Selon nos informations, les gens du RAZ étaient certainement à Genève au moment du G8, et ils étaient sortis le samedi soir», lors des premiers incidents dans la Cité de Calvin. De là à accuser l'organisation d'être à l'origine de la «cavalcade» du 31 mai, il n'y a qu'un pas que le procureur général genevois, Daniel Zappelli, se refuse pourtant à franchir: «En l'état, nous n'avons pas d'indications que tel ou tel groupe soit impliqué», explique-t-il en relevant le caractère «quasiment militaire» de l'opération, qui fait penser à «des actes de guérilla urbaine».

La guérilla urbaine, c'est justement la spécialité du RAZ. Ses militants avaient distribué il y a quelques années des tracts intitulés «trucs pour un combat de rue réussi». Ils protestent chaque hiver contre le sommet de Davos, et conduisent «l'après-manifestation» organisée à Zurich en marge des défilés du 1er mai. Le «bloc noir» du RAZ y procède régulièrement à des attaques ciblées contre des symboles du capitalisme, tels que les banques. Andrea Stauffacher comparaissait d'ailleurs lundi devant un tribunal zurichois pour avoir mené au cours des deux dernières années plusieurs manifestations qui ont causé des dégâts: elle risque 14 mois de prison.

Contactés par Le Temps, les membres du RAZ n'ont pas souhaité commenter leur rôle dans les événements du G8. Un proche du groupe explique cependant que «seule l'implication de militants bernois a été évoquée jusqu'à présent», et rappelle que personne n'a été inculpé.

Pour la justice zurichoise et les policiers de toute la Suisse, les membres du RAZ font figure de «suspects habituels» dans de très nombreuses affaires. Le 23 juin dernier, ses bureaux zurichois et l'appartement d'Andrea Stauffacher ont été perquisitionnés à la demande de l'Italie. Selon un communiqué diffusé sur le site Internet du groupe (www.aufbau.org), l'action visait à recueillir des informations sur la création d'un nouveau Parti communiste dont le but est – d'après la justice italienne – de renverser l'ordre démocratique par la violence. Les liens des communistes zurichois avec des extrémistes italiens proches des Brigades rouges sont d'ailleurs apparus à d'autres occasions: en 2002, Nicolas Bortone, condamné en Italie à 5 ans de prison pour appartenance à un groupe armé, avait été extradé de Zurich, où il travaillait, selon nos informations, chez un proche du groupe. En 1999, un tract revendiquant l'assassinat de Massimo D'Antona, un conseiller du gouvernement italien, avait été retrouvé dans un train où se trouvait – curieuse coïncidence – Andrea Stauffacher.

Le tandem formé par Andrea Stauffacher et son avocat Bernard Rambert (dont elle est l'employée) forme l'avant-garde des militants d'extrême gauche en Suisse depuis les émeutes du magasin Globus de Zurich, en 1968. Alors que d'autres figures de cette époque se rangeaient – on pense au conseiller fédéral Moritz Leuenberger ou à l'actuel directeur de Présence suisse, Thomas Held –, Andrea Stauffacher et son employeur avocat n'ont pas varié d'un iota dans leurs convictions. Dans les années 1970 et 1980, leur organisation a entretenu des contacts avec les militants de divers groupes armés, de la Fraction armée rouge allemande au Sentier lumineux péruvien. Elle a ensuite rejoint le mouvement antiglobalisation, sans varier ses méthodes: l'agit-prop, la guérilla urbaine, quelques attentats à l'explosif qui n'ont fait que peu de dégâts, et l'aide aux émeutiers arrêtés par la police grâce au «téléphone antidépression». Comme le disait Andrea Stauffacher dans un récent article de la NZZ am Sonntag: «La violence révolutionnaire n'est pas une fin, mais un moyen de la politique. Lorsque l'on dit que l'on combat pour le communisme, on doit aussi le montrer.»