Avec un même discours et un seul son de cloche, quatre dirigeants du groupe Nestlé ont défilé mercredi, cinq heures durant, à la barre de la Chambre patrimoniale cantonale de Lausanne. Ils ont répondu à la plainte civile pour harcèlement moral et psychologique déposée par Yasmine Motarjemi, ex-cheffe de la sécurité alimentaire de la multinationale.

Le message délivré est clair: Nestlé, dans cette affaire, n’a rien à se reprocher. Devant un public cinq fois plus nombreux que lors de la déposition de la demanderesse, le 1er décembre, et sous la garde de deux policiers armés, se sont exprimés Paul Bulcke, le patron de Nestlé, Jean-Marc Duvoisin, ex-chef des ressources humaines et actuel patron de Nespresso, Francisco Castañer, qui occupait jusqu’en 2010 des responsabilités administratives et José Lopez, ancien directeur opérationnel.

Détendus, souriants, l’attitude des hommes de Nestlé contrastait caricaturalement avec la mine sombre de Yasmine Motarjemi.

Lorsque le patron de l’entreprise reçoit en décembre 2009 une lettre de trois pages d’une de ses employées, cadre pour la sécurité alimentaire, l’alertant de problèmes au sein du département, il déclare avoir pris cela «très sérieusement». «Nestlé a tout fait pour trouver une solution», assure Paul Bulcke. Fier de son entreprise, connue pour la longévité de ses employés, Paul Bulcke réfute catégoriquement les propos de son ex-collaboratrice, qui dénonçait un management basé sur la culture de la peur.

«Aux ressources humaines, nous l’avons reçu de très nombreuses fois»

Jean-Marc Duvoisin était chef des ressources humaines en 2009 lorsqu’il rencontre Yasmine Motarjemi pour la première fois. À la barre, il montre des signes d’exaspération. «Alors que je gérais 300’000 personnes dans le monde, à cette époque, Yasmine Motarjemi était la personne que je voyais le plus souvent!», déclare-t-il. «Les plaintes de harcèlement contre son chef étaient infondées. Leur relation n’a jamais dérapé, il y a eu tout au plus des irritations qui sont restées acceptables.»

Lorsque la juge lui demande si ces dysfonctionnements auraient pu avoir pour objectif de pousser la plaignante au suicide, comme elle le prétend, Jean-Marc Duvoisin s’étouffe. «C’est un terme inacceptable, quasi diffamatoire! Dans notre entreprise il est primordial que les employés se sentent bien».

A la demande des ressources humaines, Yasmine Motarjemi présente six propositions visant à trouver une alternative à sa situation. Selon Jean-Marc Duvoisin, elles n’étaient pas réalistes. «L’une réclamait de supprimer deux échelons hiérarchiques entre elle et le CEO, la seconde proposait la création de fondations financées par Nestlé à coup de plusieurs millions et dont elle aurait été la directrice. Elle proposait sinon une retraite anticipée, alors qu’elle n’avait que 54 ans, ou l’occupation d’un poste des affaires régulatoires dont elle n’avait pas les compétences.»

Selon les parties entendues, un transfert à responsabilités et salaires égaux au centre de recherche lui a été proposé, qu’elle a refusé. Et après une séance, l’ex-collaboratrice a refusé de participer à l’audit qu’elle avait demandé, qui a conclu à l’absence de harcèlement. «Je suis arrivé à la conclusion que Yasmine Motarjemi ne recherchait pas de solution», conclut Jean-Marc Duvoisin.

Sécurité alimentaire en jeu

La demanderesse sexagénaire, qui se présente comme une lanceuse d’alerte, reproche à Nestlé son «laxisme» et son «double langage» en matière de sécurité alimentaire, alléguant que Nestlé la place au bas de ses préoccupations. Là-dessus, Paul Bulcke réagit fortement. «Nous vendons un milliard de produits par jour, le facteur qualité est évidement non-négociable. 5000 à 6000 personnes sont chargées des contrôles et 340’000 personnes y travaillent dans le monde. Il faut le dire, c’est aussi pour défendre cela que je suis ici!»

Afin de présenter à la cour la manière dont la plaignante fonctionnait, Francisco Castañer témoigne d’une anecdote qui ne figure pas dans sa plainte. «Yasmine Motarjemi a un jour alerté la direction générale de la société d’une menace de mort provenant du tartare de bœuf servi à la cafétéria du centre à Vevey. La direction a alors pris des mesures pour évaluer si le danger était concret, ce qui n’était pas le cas. Mais lorsque j’en ai parlé au supérieur de l’énonciatrice, il était surpris de ne pas avoir été mis au courant.» Selon lui, la demanderesse ne s’est jamais adaptée à l’organisation de l’entreprise.

Les deux parties étant désormais entendues, le procès se poursuivra le 2 février avec l’audition des premiers témoins.