L’étranger en Suisse

Les catacombes valaisannes, aussi fascinantes qu’à Paris

Nul besoin de se déplacer dans la capitale française pour se faire dévisager par des têtes de mort. Avec ses 24 000 crânes, l’ossuaire haut-valaisan de Loèche garantit d’identiques frissons

Du 30 juillet au 3 août, «Le Temps» visite cet été quatre sites helvétiques qui ressemblent à d'autres, dans d'autres pays...

Dès la porte ouverte, la mort vous regarde. Droit dans les orbites. Des milliers de têtes sans visage, de gueules cassées aux sourires édentés, figées dans un rictus éternel. Au centre de la pièce, un christ gothique saigne à grosses gouttes immobiles. Les macchabées contemplent ses stigmates, en attendant la résurrection. Empilés à la verticale depuis des siècles, ils font face à plusieurs peintures de danses macabres. La Grande Faucheuse y met en garde: «Je suis la Mort, et j’emporte jeunes et vieux.» Bienvenue à l’ossuaire de Loèche(-Ville), en Haut-Valais, où 24 000 crânes contemplent l’éternité.

L’égalité dans l’au-delà

Il y a deux explications principales à ces murs macabres, explique Roger Mathieu-Uttenthal, président du conseil paroissial de Loèche et guide parmi les ossements: «Une raison très terre à terre tout d’abord, le manque de place.» Retour en 1500: Loèche est l’église mère du district du même nom. La population de ses 12 communes s’y rend pour marquer chaque étape rythmant la vie du Valais catholique de la fin du Moyen Age. Le baptême, la communion, le mariage. Et, bien sûr, l’enterrement.

Or les places dans le petit cimetière sont chères. Un tournus s’installe: les défunts passent vingt-cinq ans en terre, après quoi ils laissent leur place et leur crâne est entreposé dans la chapelle, construite en 1505. «On date l’ossuaire de cette même année, indique notre guide, car c’est la seule information vérifiable dont on dispose. Les empilements de crânes auraient commencé plus tôt, mais personne ne sait quand.» Une vingtaine de catacombes sommeillent ainsi en Valais, notamment à Naters, 30 kilomètres plus à l’est.

«La deuxième raison est religieuse, dit Roger Mathieu-Uttenthal. Imaginez le Valais rural du XVIe siècle, la population ne savait ni lire ni écrire. Par cette représentation, l’église voulait montrer aux paroissiens que dans l’au-delà, la justice triomphe. Nous finissons tous par mourir, hommes, femmes, riches, pauvres. Dans le mur, les crânes des nantis ne se distinguent pas de ceux des plus humbles; tout le monde est égal.» Les familles les plus nobles n’étaient pas exactement soumises à cet idéal et pouvaient rester en terre sans rejoindre la façade de crânes, précise toutefois le Haut-Valaisan. La justice pour tous certes, mais à quoi bon avoir du sang bleu si c’est pour finir parmi les gueux?

Les morts des guerres franco-valaisannes

Pendant plus de trois siècles, le mur se garnit. En long, sur près de 20 mètres, en hauteur, pour atteindre 2 mètres 40, et en profondeur, jusqu’à 3 mètres. Ses 24 000 occupants sont anonymes, pour beaucoup de simples fermiers. Certaines balafres, comme des trous nets sur l’occiput, témoignent toutefois de morts violentes. «Probablement des impacts de vieilles balles», explique Roger Mathieu-Uttenthal. Le Valais n’a en effet pas toujours été une contrée paisible. Après la Révolution française, Paris attaque et défait l’Autriche, qui assurait l’équilibre entre puissances nécessaire à l’indépendance des Suisses. Ces derniers se retrouvent sous l’influence unique des Français, qui envahissent le pays et proclament la République helvétique (1798-1803).

Le Valais n’est pas épargné: les Français libèrent ceux du Bas de l’assujettissement du Haut et proclament que tout homme entre 20 et 45 ans se tient à leur disposition. Plutôt mourir pour les pieux Hauts-Valaisans, qui préfèrent tomber au champ d’honneur plutôt que de devoir servir les «ennemis de la religion». Mal équipés, les montagnards ne font cependant pas le poids. Ils sont défaits par les troupes révolutionnaires françaises en mai 1799. «Près de 60% de la population masculine germanophone du canton a perdu la vie dans cette guerre, explique notre guide. Beaucoup sont morts lors de la bataille de Finges, du nom de la grande forêt de pins encore visible aujourd’hui en contrebas du village. Certains d’entre eux sont ici.»

«Ce que vous êtes, nous l’étions. Ce que nous sommes, vous le deviendrez»

Le mur de crânes n’accueille plus de nouveaux résidents depuis 1860. «En été, les étudiants des bonnes familles du village de retour au pays étaient désœuvrés, explique Roger Mathieu-Uttenthal. Pour s’occuper, ils faisaient toutes sortes de bêtises, comme voler des crânes.» La recrudescence de larcins et davantage de place pour enterrer les habitants convainquent les autorités de murer les morts, qui dorment cent vingt-deux ans à l’abri des regards. C’est la rénovation de l’église au-dessus de la chapelle qui les fera sortir des ténèbres en 1982.

Désormais à nouveau visibles, ils fascinent les visiteurs du monde entier, parfois au-delà du raisonnable. Une cavité sombre au milieu des têtes en témoigne. «Cela date de l’été dernier, raconte le guide. Tout d’un coup, il en manquait un.» La disparition d’un compagnon de mur ne semble pas inquiéter ses autres occupants, qui ricanent patiemment depuis l’au-delà. En attendant que le temps fasse son office: «Ce que vous êtes, nous l’étions. Ce que nous sommes, vous le deviendrez», avise l’ossuaire.

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