La Catalogne et les limites du modèle suisse

Frontières Quand elle s’imagine indépendante, la province espagnole se voit emprunter des structures helvètes

Mais sont-elles transposables de Berne à Barcelone?

La Suisse, démocratie directe située hors de l’UE, serait-elle un modèle de référence pour la construction d’un Etat catalan? Alors que la Generalitat, le gouvernement de la province, a engagé un bras de fer avec Madrid pour l’organisation d’un référendum portant sur l’indépendance de la Catalogne, la branche suisse de l’Assemblée nationale catalane (ANC Suïssa), un mouvement populaire indépendantiste, veut le croire et présente déjà «la démocratie helvétique comme modèle à succès».

Directeur de l’Institut européen de l’Université de Genève et spécialiste reconnu de l’Europe et de ses régions, le professeur Nicolas Levrat est plus prudent. D’abord parce que le processus engagé en Catalogne va bousculer non seulement Madrid, mais aussi Bruxelles dans ses rapports avec les Etats-nations. De plus, les caractéristiques si vantées de la Suisse, la démocratie directe, le système de milice ou même les relations bilatérales de la Suisse avec l’UE, ne sont pas aussi facilement transposables.

L’ANC appuie pour sa part la revendication du gouvernement catalan d’Artur Mas à Barcelone, approuvée par les deux tiers du parlement régional jeudi dernier, visant à organiser un référendum sur l’indépendance le 9 novembre prochain. Après le succès de la grande chaîne humaine de 400 km constituée de près de 2 millions de personnes et qui reliait le nord et le sud de la Catalogne, la branche helvétique de l’ANC, qui avait organisé des manifestations similaires en Suisse, a voulu elle aussi apporter sa pierre à la future maison catalane.

«Nous avons organisé deux débats publics dans deux villes de ­Catalogne, avec à chaque fois 200 personnes, pour présenter le fonctionnement du modèle suisse. La démocratie directe, la participation des citoyens aux décisions, la décentralisation, le système éducatif, le parlement de milice: ce sont des caractéristiques suisses qui ont vivement intéressé les auditeurs», se félicite Maria Soler Soler, coordinatrice de l’ANC Suïssa.

Bien sûr, admet-elle, tout n’est pas transposable dans le contexte catalan, notamment le fédéralisme: «Mais ce qui est important, c’est de partager d’autres expériences, d’élargir la vision et de montrer ce qu’il est possible de faire dans une Catalogne indépendante. Montrer comment nous pourrions gérer autrement nos propres affaires.» Avec ses 8 millions d’habitants, une superficie comparable à celle de la Catalogne, la Suisse peut certes être plus facilement appréhendée par un Barcelonais. Le succès économique de la Suisse, avec un PIB qui représente le double de celui de la Catalogne, malgré son refus d’adhérer à l’UE est aussi une source de réflexion.

«Non pas parce que nous souhaiterions quitter l’UE, mais parce que Madrid et Bruxelles menacent de ne pas reconnaître la Catalogne comme membre en cas de sécession. L’exemple suisse, avec ses 120 accords bilatéraux, permet de dédramatiser. Il montre qu’un Etat n’est pas forcément isolé hors de l’UE», explique Maria Soler Soler. Cette cheffe d’une PME familiale d’une dizaine de personnes en Catalogne fait encore régulièrement le voyage Genève-Barcelone pour diriger son entreprise.

Même si, derrière les revendications indépendantistes, il y a un phénomène identitaire voire nationaliste, Nicolas Levrat veut d’abord voir dans les aspirations catalanes ou écossaises «une demande d’Europe, le besoin d’avoir une place dans l’institution européenne». C’est peut-être une chance pour l’UE, qui après le grand marché de Jacques Delors, la réunification de l’Europe ou la tentative de réformer les institutions avec Maastricht, n’a plus de grand projet mobilisateur.

Le professeur genevois ne semble guère croire au succès des indépendantistes et imagine mal qu’une union de 35 membres aussi inégaux soit encore gérable. D’autant plus que d’autres régions non indépendantistes, comme la Bavière, pourraient un jour ou l’autre revendiquer une présence plus forte dans les structures européennes. Pourtant, les revendications régionales devraient contraindre la Commission à entreprendre des changements de structure. L’Europe des régions, lancée précisément par le président catalan Jordi Pujol dans les années 80 puis tombée en désuétude sous la pression des grands Etats-nations, aurait ainsi une chance de ressurgir.

Il sera difficile aux instances européennes de s’opposer aux revendications régionales, selon le juriste genevois, «car elles ont raté l’occasion de dire clairement aux mouvements séparatistes que leur dessein, la sécession, était inenvisageable pour le projet européen. Certes, juridiquement, une province qui se détacherait d’un pays membre ne ferait automatiquement plus partie de l’UE. Mais il sera impossible de détricoter les liens innombrables, économiques, sociaux, entre ces régions et l’UE.» Pourra-t-on ainsi retirer la citoyenneté européenne à un ressortissant catalan? Autant de questions que des juristes écossais, catalans ou flamands devraient venir débattre lors d’un colloque à Genève ces prochains mois.

«Ce qui est important, c’est de partager d’autres expériences»