Patrimoine

A la Cathédrale de Lausanne, la Vierge de la discorde

Le portail d’entrée de la Cathédrale de Lausanne en son exact milieu présente un socle vide. Personne n’a jamais réussi à se mettre d’accord sur la statue devant l’orner

Qui pour veiller sur les visiteurs à l’entrée de la Cathédrale de Lausanne? Une niche béante, située en évidence entre les deux grandes portes de bois du portail Montfalcon, attend depuis plus d’un siècle qu’une statue vienne combler son espace. Le débat a repris à l’occasion de l’inauguration du portail rénové.

Voici l’histoire. Lorsque, à la fin du XIXe siècle, Eugène Viollet-le-Duc entreprend la grande restauration de la Cathédrale, il lance une reconstruction complète de son porche d’entrée. L’arcade sera refaite en calcaire de Lens, une belle pierre blanche du sud de la France réfléchissant la lumière. En son sein, il imagine insérer le réceptacle d’une statue de Marie, qui aurait été détruite lors de la Réforme dans les violences iconoclastes contre les catholiques. Mais une Sainte Vierge, adorée par les papistes, trônant sur l’édifice phare de cette terre profondément protestante? Vous n’y pensez pas! Le tollé est tel que le Conseil d’Etat fait marche arrière. «Cachez cette Vierge que je ne saurai voir» et depuis 1909, le socle est resté vide.

D’une guerre de religion à la querelle de clocher

Mais voilà que, le portail refait et dévoilé à l’occasion des 500 ans de la Réforme, l’interprétation théologique de cette alcôve reprend. Et le débat, parti d’une guerre de religion, se termine en querelle de clocher.

«Mon idée serait d’y placer un miroir», tente audacieusement Xavier Paillard, président du conseil synodal de l’Eglise évangélique réformée vaudoise (EERV). «De façon à interpeller le visiteur. Quelle place souhaite-t-il prendre parmi les témoins d’Evangile?» Le renvoi à soi, façon selfie, comme une introspection avant d’entrer dans la nef. Pourquoi pas.

Ou laisser le vide? «Le fait même qu’il n’y ait rien est en soi une décision historique qui parle des Vaudois protestants et de la Cathédrale», tranche Eric Golaz, délégué gouvernemental aux Affaires religieuses, qui a commandé un rapport historique afin de rassembler les points de vue. Le canton est propriétaire de l’édifice, et pourrait donc avoir le dernier mot.

Une Vierge dans un canton à majorité catholique

Une statue de Marie rappellerait celle à qui a été dédiée, au Moyen-Âge, la cathédrale Notre Dame de Lausanne, nom qui s’est perdu lors de la Réforme. À l’heure où les Catholiques sont plus nombreux dans le canton que les Protestants, l’ancien député vert’libéral Jacques-André Haury est pour. Il l’écrit dans un courrier de «24Heures»: la présence de la Vierge «marquerait un geste œcuménique rapprochant les chrétiens de toutes confessions, sans dissimuler l’intervention de la Réforme».

Souvent les choses qui manquent sont plus parlantes que les choses qui montrent

Le pasteur de la Cathédrale André Joly est étonné de ces avis si polarisés. Il prévoit déjà d’inviter les débattaires au sein même du lieu sacré pour une discussion au mois de septembre. «Comment est-ce que chacun de nous interprète cet espace à disposition, à l’entrée de la maison de Dieu? C’est intéressant. Je serai assez pour ne rien mettre. J’aime bien l’absence. Souvent les choses qui manquent sont plus parlantes que les choses qui montrent».

En attendant, ce passant anonyme y a placé son chien, Pixel, le temps d’une photo. Et le cocasse de l’image moqueuse ne saurait cacher toujours les tensions du débat entre ceux qui prient Marie et ceux qui ne le font pas. Dans l’Evangile de Matthieu, il est dit: «Ne donnez pas les choses saintes aux chiens».

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