Catherine Chammartin aime les couleurs vives. «Nous sommes en minorité, constate la Neuchâteloise, autant se faire remarquer sur toute la ligne!» Première femme à la tête de l’Institut fédéral de la propriété intellectuelle (IPI), elle règne depuis 2015 sur 280 collaborateurs situés dans un vaste paquebot de verre à la périphérie de Berne. Son équipe est bien occupée, la Suisse est numéro un en Europe du dépôt de brevet par habitant. Depuis 2017, l’activité de l’IPI est par ailleurs chamboulée par un dossier fondamental: la révision de la loi fédérale sur le droit d’auteur. Ce remaniement demande de fournir des réponses à cette épineuse question: «Comment défendre les créatifs face aux pirates du web?»

La fée des Mélèzes

Née à La Chaux-de-Fonds en 1978, Catherine Chammartin n’avait pas pour ambition première de courser les flibustiers numériques. «A 3 ans, je voulais devenir l’ange de la fête de Noël du club de patinage, sourit-elle. J’ai demandé ce qu’il fallait faire.» Elle obtient le poste tant convoité dès l’année suivante et continue sur sa lancée: à 13 ans, elle est championne romande. Une participation aux Championnats du monde juniors et cinq ans dans l’équipe nationale plus tard, une potentielle carrière tend les bras à la «fée des Mélèzes», du nom de la rue qui borde la patinoire où elle s’entraîne. A 19 ans, elle décide toutefois de raccrocher ses lames. Sans regret. «J’étais loin du niveau de Stéphane Lambiel, juge-t-elle. Et puis l’école a toujours été prioritaire.»

La Chaux-de-Fonnière expédie ensuite une double licence en droit et en sciences économiques à Fribourg et part une année aux Etats-Unis. Grâce à une mère autrichienne, elle peut se considérer trilingue. «J’ai aussi appris le dialecte, précise-t-elle. Pour arrêter d’être constamment prise pour une étrangère en Suisse alémanique.» Désormais parfaitement «intégrée» outre-Sarine, elle vit à Berne avec son mari, Autrichien lui aussi, et sa petite fille de 2 ans. Voilà pour les données personnelles. «J’aimerais revenir à ce que fait l’IPI, indique la directrice de l’institut, voici d’ailleurs quelques brochures.» Car en dehors des patinoires, Catherine Chammartin est avant tout une soldate de la Confédération, discrète et efficace.

Protéger la bannière helvétique

«L’institut dont j’ai la responsabilité fournit avant tout trois prestations», égrène la directrice. «Tout d’abord, examiner des brevets, marques et designs.» L’IPI se penche sur toute demande, vérifie par exemple que le client ne cherche pas à breveter un terme commun – «lait» pour vendre du lait – et, quand tous les critères sont remplis, il délivre le document. «Nous n’examinons cependant pas la demande si le produit existe déjà, dit-elle. Et si un concurrent pense que sa marque a été copiée, les tribunaux prennent le relais.»

Deuxièmement, poursuit-elle, «nous préparons des révisions de lois et représentons la Suisse à l’international». Catherine Chammartin siège notamment aux assemblées générales de l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle, dont le siège est à Genève. Enfin, dit-elle, l’institut informe. «Nos registres contiennent des informations sur l’état de la technique au niveau mondial. Il est bon de savoir ce qui a déjà été trouvé avant de lancer une recherche sur la même chose!»

La capitaine du navire n’oublie pas non plus sa longue-vue. L’image de marque helvétique attire la convoitise et il est nécessaire de guetter l’horizon. Certains pays «sélectionnés» font ainsi l’objet d’une veille continue «pour éviter qu’une marque en Chine n’utilise le Cervin pour des produits ou services sans lien avec notre pays». Le but est d’inciter les gouvernements étrangers à ne permettre qu’aux produits réellement made in Switzerland d’arborer les armoiries helvétiques.

«Ce n’est pas un travail facile», concède Catherine Chammartin. Ses services ne tolèrent pas non plus que les emblèmes nationaux soient usurpés par les entreprises domestiques. Selon la loi Swissness, ne peut en effet utiliser la croix fédérale qui veut: «Pour les produits alimentaires par exemple, 80% du poids doit être issu de l’agriculture helvétique. Il y a toutefois des exceptions, indique-t-elle, notamment pour ce qui ne pousse pas chez nous. Comme le cacao.» Impensable de priver une plaque de chocolat du drapeau suisse.

Des brebis galeuses

Et le dark net, les plateformes de streaming ou encore de téléchargement en ligne? Les pirates modernes chassent désormais les trésors virtuels depuis leur salon. Pour les arrêter, la lutte passe avant tout par les fournisseurs de serveurs, qui sont prévenus des possibles infractions commises par les sites qu’ils hébergent pour qu’ils interviennent. Cela suffit dans la plupart des cas pour que les contenus incriminés disparaissent.

Toutefois, certaines brebis galeuses résistent et l’imagination des pillards est sans limites: «L’institut est en permanence confronté au progrès technologique», souligne Catherine Chammartin. L’institut ne se contente donc pas seulement de réagir, il prévoit: «Nous essayons déjà d’anticiper la suite, dit la Neuchâteloise. L’intelligence artificielle, le machine learning. Ce sera la prochaine vague.» Fermement agrippée à sa barre d’espace, contre vents et marées numériques, la corsaire digitale est prête à les affronter.


Profil

1978 Naissance à La Chaux-de-Fonds d’une mère autrichienne et d’un père suisse.

1992 Participation aux Championnats du monde juniors de patinage artistique.

2006 Diplôme d’avocate.

2015 Nommée directrice de l’Institut fédéral de la propriété intellectuelle (IPI).

2017 Naissance de sa fille. Elle attend un deuxième enfant pour cet été.