Le succès du déconfinement annoncé par le Conseil fédéral le 27 mai tient en une formule: casser la chaîne de transmission du virus. La logique que cela implique est désormais connue: tester à large échelle, placer les cas positifs en quarantaine et identifier les personnes avec lesquelles ils ont eu des contacts dans les 48 heures précédentes, afin de les surveiller à leur tour. Dans cette configuration, les cellules d’enquêteurs dans les cantons jouent un rôle primordial.

A Genève, ce travail avait commencé le 27 février, soit le lendemain de l’annonce du premier malade suisse identifié au Tessin. Une poignée de professionnels détachés des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), de l’aide à domicile (IMAD) et du Service santé de la jeunesse se sont retrouvés sans préavis dans des locaux qui abritent notamment les services du médecin cantonal. La task force, mobilisée 7j/7, a réuni jusqu’à 80 personnes simultanément. Mesures sanitaires obligent, ce travail de bureau est gourmand en mètres carrés et le groupe a investi, en début de semaine, des locaux plus spacieux. Ce déménagement correspond symboliquement aux perspectives nouvelles qui s’offrent à la population: alors que l’ancienne adresse s’ouvrait sur une cour intérieure faite de murs gris, la nouvelle offre une vue imprenable sur le lac. Les enquêtes qui sont menées doivent permettre aux Genevois de ne pas subir un nouveau confinement.

Premier cercle

Dan Lebowitz, médecin aux HUG, a fait partie du premier cercle convoqué le 27 février. Il a été rejoint peu après par un autre médecin, détaché par la Direction générale de la santé, Simon Regard, et par Dominique Joubert, infirmier. Depuis, ce trio est au cœur des opérations. Ensemble, ils ont vécu une première phase: celle durant laquelle le contact tracing permettait de contrôler la propagation du virus. Le nombre de nouveaux cas quotidiens signalés par les laboratoires d’analyses qui reçoivent les échantillons des cinq centres de dépistage permettait aux équipes d’appeler les malades, de les informer de leur obligation de se placer en quarantaine et de les aider à organiser leur nouvelle vie. Suivant un protocole précis, les équipes recueillaient les informations leur permettant d’entrer en contact avec les personnes côtoyées par le malade afin de déterminer si un test était nécessaire.

Lire également:  L’app suisse de traçage du virus se dévoile

Ces informations nourrissaient un simple fichier Excel, se souvient Simon Regard, responsable de la cellule. C’est que les outils adaptés à l’ampleur de la crise manquaient. Si l’enquête de proximité faisait partie des pratiques médicales avant la pandémie, par exemple avec la rougeole, le nombre d’occurrences ne nécessitait pas le développement de logiciels ad hoc. Cela aussi, le Covid-19 l’a changé. Une spécialiste de la gestion des données, Delphine Courvoisier, a développé un outil en open source. Il permet de saisir les informations nécessaires à l’enquête et déclenche automatiquement le premier contact avec les malades, par SMS. La base de données reste soumise au secret médical (les patients sont propriétaires des éléments les concernant) et aux lois de protection des données personnelles. Le canton de Zurich songe à adapter cet outil genevois à ses besoins.

Cette période initiale a pris fin une fois que Genève a compté 20 nouveaux cas par jour. «Certains malades avaient généré plus de dix contacts dans leur entourage», se rappelle Dan Lebowitz. L’interdiction de rassemblement à plus de cinq personnes n’avait pas encore été prononcée. La cellule a alors dû abandonner tout espoir de contrôler la propagation du virus pour se concentrer sur le suivi épidémiologique pour les autorités cantonales.

Courbe entre zéro et cinq

Depuis une dizaine de jours la courbe des nouvelles contaminations quotidiennes oscille entre zéro et cinq alors que 31 personnes observent une quarantaine. Une certaine sérénité règne dans l’équipe, dont la mobilisation est prévue jusqu’à la fin de l’année. Les enquêtes d’entourage ont repris le 27 avril, soit avant les recommandations du Conseil fédéral, faites le 11 mai. Des aspirants policiers sont venus remplacer les personnes reparties vers leur employeur officiel. Ce sont eux qui font les appels de suivi.

Les nouvelles situations sont moins nombreuses mais plus complexes, selon Simon Regard. Les patients ont acquis une connaissance du virus voire ont connu un malade. Ils posent des questions relatives à leur employeur ou à la scolarisation des enfants. «Les gens s’attendent à notre coup de fil, confirme Patricia Krebs, infirmière scolaire. Ils nous accueillent bien.» Certaines situations peuvent se révéler chronophages. «Par peur des autorités, il est arrivé que certains donnent des informations erronées, dit Dominique Joubert. Une fois que nous les retrouvons, instaurer la confiance demande plus de temps.» Si les choses se passent mal, le dossier est traité directement par le médecin cantonal, qui a le pouvoir de mobiliser les forces de l’ordre. Le cas est survenu au moins à une reprise. Ancien gradé dans l’armée, le médecin cantonal sait adopter, dit-on, des manières pour le moins directes.

Lire également: Aides Covid-19: le gardien du temple traque les abus

Durant ces jours de calme apparent, les enquêteurs observent «plusieurs indices précoces», détaille Simon Regard. Le nombre de montées dans les bus et les trams, transmis par les TPG, permet de déterminer si les Genevois se déplacent plus. Autre signal: plusieurs cas positifs issus d’un même endroit. A partir de deux, on parle d’un cluster. La situation est survenue récemment. «La dynamique change, décrit Dan Lebowitz. Les malades et leur entourage se montrent alors particulièrement réceptifs.» «Nous remontons ces signaux vers les décideurs», conclut Simon Regard. Les élus prennent alors le relais que leur tendent les scientifiques.