Les magistrats ont soigneusement évité d'aborder la question qui fâche au début de leur présentation. Ils étaient là pour parler du futur écoquartier de la Jonction, «le premier de Genève», qui doit voir le jour en 2015 sur l'actuel site d'Artamis. Et pourtant, tous les médias voulaient savoir: qui a bien pu mettre le feu aux entrepôts de l'ancien site culturel alternatif lundi vers 23h10, à la veille de la conférence de presse?

Incendie intentionnel?

Conseiller d'Etat Vert chargé du Territoire, Robert Cramer affirme que «l'hypothèse d'un incendie intentionnel est loin d'être exclue». Ce qui est sûr, c'est que le chantier qui venait de débuter sera désormais surveillé nuit et jour. «Cela nous coûtera cher, mais nous engagerons Securitas jusqu'au 1er décembre, quand arriveront les machines de chantier», prévient Rémy Pagani, magistrat chargé des Constructions en Ville de Genève. Le risque est d'autant plus grand que des sans-abri ont dormi dans les bâtiments vides, affirme l'édile. Si personne n'a été blessé, selon la police, l'incendie a tout de même nécessité l'intervention de 20 pompiers. Une enquête de police est en cours.

Cela n'empêchera pas les autorités d'aller de l'avant avec l'opération «Carré vert». Objectif? Créer en cinq ou six ans un écoquartier «exemplaire» sur l'ancien site d'Artamis, avec 250 logements dont deux tiers d'utilité publique, une école et des ateliers d'artistes. Mais avant cela, un énorme chantier d'assainissement, devisé à 50 millions et financé par la Ville, l'Etat et les Services industriels de Genève et la Confédération, sera mené sur «ce lieu intimement lié à l'histoire industrielle de Genève», annonce Robert Cramer.

Cyanure et hydrocarbures

Car la friche qui s'étend sur trois hectares au centre-ville, entre le boulevard de Saint-Georges et la rue du Stand, a été polluée par 160 ans d'activités industrielles, et notamment par la présence d'une usine à gaz (lire ci-contre). Même s'il ne s'agit pas d'eau destinée à la consommation, «une dizaine de kilos de cyanure atteint les eaux du Rhône chaque année», détaille le ministre Vert. Sur le site, il y a des centaines de kilos de cyanure, poursuit l'élu. Sans parler des hydrocarbures. Dans la perspective du chantier de l'écoquartier, il faut parer à d'éventuelles émanations nocives.

Alors que les travaux de destruction du site d'Artamis ont démarré, la dépollution commencera l'année prochaine et durera trois ans. «Ce chantier extrêmement important va exiger des mesures spectaculaires», prévient Robert Cramer. Quelque 74000 m3 de terre devront être excavés et triés. Pour garantir la santé des ouvriers et du voisinage, les travaux se dérouleront sous confinement, «à l'instar de la décontamination du site de Bonfol, dans le Jura», illustre Rémi Pagani. Ainsi, des tentes hermétiques de 55 mètres sur 90 couvriront le chantier, avec des sas d'entrée et un filtrage de l'air et des eaux. Quant aux ouvriers, ils porteront des combinaisons étanches et des masques filtrants si nécessaire.

Nuisances dans le quartier

Les habitants du quartier de la Jonction n'échapperont pas à certaines nuisances. D'autant que l'assainissement sera étendu à la rue du Stand et au quai du Rhône, fermés à la circulation en 2010-2011. De plus, les travaux de la ligne de tram Cornavin-Bel-Air-Onex-Bernex seront menés simultanément sur la même parcelle.

«Il n'est guère possible d'éliminer complètement le bruit», admettent les autorités. Mais il sera «en partie» étouffé par les tentes et les fosses. La poussière sera pour sa part réduite, grâce au confinement. Quant aux odeurs, elles sont «faibles et sans danger». Et ressemblent «à la naphtaline que nos grands-mères mettaient sur le linge», assurent les autorités.

Dans le meilleur des cas, c'est-à-dire s'il n'y a pas de problème de sécurité sur le chantier et que les autorisations de construire sont délivrées rapidement, l'écoquartier devrait voir le jour en 2014-2015. «Un concours d'architecture et d'urbanisme sera organisé, avec pour principal critère le développement durable», se réjouit le conseiller d'Etat libéral Mark Muller, chargé des Constructions.

L'écoquartier comportera 250 logements, dont deux tiers d'utilité publique, une école et 3000 m2 de surfaces pour les artistes et artisans. Par ailleurs, des locaux de stockage de biens culturels et un parking de 190 places seront aménagés au sous-sol.

Le Piment rouge résiste

Reste à vaincre les dernières résistances. Sur les quelque 300 artistes qui étaient installés à Artamis, la plupart ont trouvé une solution de relogement. La Ville de Genève a proposé des locaux au Vélodrome, et Rolex a dépensé six millions pour reloger les artistes dans des bâtiments du canton à la Servette. Par contre, les lieux publics (salles de concerts, bars...) n'ont pas été relogés. Ainsi, le Piment rouge, nom de la salle de concert située côté rue du Stand, s'est opposée à son expulsion par plusieurs recours.

Mark Muller rappelle que les tribunaux l'ont déboutée à plusieurs reprises et que toutes les voies de recours sont désormais épuisées. «Nous avons engagé une procédure d'évacuation de Piment rouge, qui peut intervenir à tout moment», prévient le libéral. Le Vert Robert Cramer soutient cette action: «Face à la mauvaise foi phénoménale de cette association, je me réjouis d'apprendre que l'évacuation est en cours.» Tous les autres occupants du site «ont joué le jeu» en quittant les lieux dans les délais prévus.