Portrait

Cenni Najy, l’Européen hyperactif qui entend rester optimiste

Ce Genevois de 33 ans est désormais vice-président du laboratoire d’idées Foraus, une force de proposition incontournable en matière de politique étrangère

Ces derniers temps, il a enchaîné les rencontres à Berne avec des dirigeants de parti, des représentants des partenaires sociaux et des collaborateurs de conseillers fédéraux. C’est qu’il est en mission, Cenni Najy. Il tente de convaincre ses interlocuteurs de la nécessité de signer l’accord institutionnel avec l’Union européenne. Au sein du laboratoire d’idées Foraus, il a formulé 10 mesures pour permettre à la Suisse de sortir de l’impasse dans cet épineux dossier.

Mission impossible? Peut-être. Mais l’engagement de ce chercheur de 33 ans, fils d’un père irakien et d’une mère genevoise ayant grandi dans un milieu modeste, est impressionnant. A l’heure où le Conseil fédéral mène une très laborieuse procédure de consultation, il ne se contente pas d’expliquer l’accord. Car il tient à «quitter la tour d’ivoire académique» et à «mettre les mains dans le cambouis» en donnant des impulsions. Sa force de proposition en a fait un acteur écouté du débat, lui octroyant une grande visibilité médiatique. Rédigé avec Darius Farman et Wailea Zülch, son dernier «papier» a été très commenté. «Je ne suis pas pessimiste. La Suisse finira par parapher cet accord un jour. Le problème, c’est quand elle le fera», déclare-t-il.

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L’exception européenne

Cet enfant du quartier des Eaux-Vives à Genève confie d’emblée avoir été fasciné par la question de l’identité européenne. «Je me sens Genevois, Suisse et Européen, dans cet ordre», dit-il. Sa maturité en poche, il part aux Etats-Unis à l’occasion d’un stage linguistique en Floride. «C’est en quittant ce continent qu’on perçoit le mieux son identité européenne.» Très vite, sa culture gastronomique le rattrape. «J’ai eu envie d’une vraie baguette avec un fromage digne de ce nom.»

Voilà pour l’anecdote. Plus sérieusement, l’Européen qu’il se découvre s’avoue «choqué» par l’indifférence des Américains à la protection de l’environnement, mais aussi par une société violente et inégalitaire. «Il y a une exception européenne, celle d’une société plutôt calme et apaisée unique au monde, qui a développé un véritable modèle social, assurance chômage et système de retraite efficace à la clé», souligne Cenni Najy. C’est ce modèle qui l’intéresse, plus que le «projet de paix» des années 1950, un narratif qui ne parle plus à l’enfant né peu avant la chute du mur de Berlin qu’il est.

Autre spécificité européenne: le partage de souveraineté, une notion que personne ou presque ne comprend en dehors de l’Europe. Cenni Najy s’en est une fois de plus rendu compte lorsqu’il a été invité tout récemment à donner une conférence aux ambassadeurs asiatiques en poste à Berne. Ces diplomates s’étonnent de voir la Suisse envisager un accord induisant un arrimage institutionnel au droit européen. «Pour eux, ce projet européen supranational est un ovni tombé tout droit de la planète Mars.»

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Un complexe d’infériorité face à l’UE

Au fil des ans, le doctorant qui travaille sur le premier paquet d’accords bilatéraux a tissé un dense réseau de relations, aussi bien à Berne qu’à Bruxelles. «L’UE voit la Suisse comme un des modèles réussis de gestion de la diversité. Par contre, elle s’agace lorsque sa partenaire se prévaut d’être un Sonderfall pour faire du «cherry picking» en choisissant les accords qu’elle souhaite», constate Cenni Najy.

Et côté helvétique? La tentation est forte de tomber dans la condescendance. «Ici, on considère l’UE comme une Suisse ratée, cumulant trop de défauts», relève le chercheur genevois. «La Suisse cultive aussi une sorte de complexe d’infériorité. Elle a un problème avec la taille de l’Union. En s’intégrant sur le plan institutionnel par un accord-cadre, elle a peur de diluer certaines de ses spécificités, dont sa démocratie directe», ajoute-t-il.

Malgré tout cela, cet Européen hyperactif entend rester optimiste. Pas au point de croire que le Conseil fédéral paraphera l’accord-cadre cet été, soit au terme de sa procédure de consultation. Trop nombreuses sont les voix qui s’alarment de l’épée de Damoclès que cet accord fait peser sur la protection des salaires en Suisse. Le négociateur helvétique en chef, Roberto Balzaretti, devra donc retourner à Bruxelles, mais il est à craindre qu’il en revienne bredouille. C’est alors que Cenni Najy compte ressortir son plan de 10 mesures à négocier en Suisse entre les partenaires sociaux. «Une option est d’étendre le modèle genevois de l’inspection paritaire des entreprises à toute la Suisse, ou du moins aux cantons les plus menacés par le dumping salarial», suggère-t-il.

Sinon, la Suisse risque un pourrissement de sa relation bilatérale avec l’UE. Un scénario qu’elle a déjà vécu après le oui du peuple suisse à l’initiative de l’UDC «contre l’immigration de masse», qui n’était pas eurocompatible. «Sous la présidence de Jean-Claude Juncker, l’Union a commencé à utiliser le marché unique comme un véritable instrument de pression, voire une arme.» C’est cette arme, très imprévisible, que l’accord permettrait de neutraliser.


Profil

1985 Naissance à Genève.

2012 Master au Collège d’Europe à Bruges.

2012-13 Collaborateur au laboratoire d’idées EuropaNova à Paris.

2015 Rejoint le laboratoire d’idées Foraus, chargé du pôle Europe.

2017 Cofonde Opération Libero à Genève.

2019 Vice-président de Foraus.

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