C’est une polémique comme seul Genève en a le secret. Qui a demandé à censurer l’audit épinglant la gestion calamiteuse de la Fondation des immeubles pour les organisations internationales (Fipoi)? Le président du conseil d’Etat François Lonchamp qui préside depuis janvier aux destinées de la fondation? Ou la Cour des comptes? Les deux s’en rejettent la responsabilité. Les députés, et peut-être même la justice pénale, tenteront d’éclaircir cet imbroglio. En attendant, la Cour des comptes et François Longchamp ont échangé jeudi les amabilités par voie de communiqué. «Accusations graves et infondées», a dit la cour. «Allégations fantaisistes», a répondu le conseiller d’Etat.

La Cour des comptes, auteur du rapport accablant sur cette fondation stratégique pour l’avenir de la Genève internationale, assume avoir caviardé en juin dernier ses conclusions. En revanche, elle réaffirme qu’elle répondait ainsi à une demande du conseil de fondation de la Fipoi soucieux de ne pas nuire à l’organisation dans une période cruciale face aux révélations explosives de la cour des comptes. Des décisions importantes devaient en effet être prises sur la rénovation de plusieurs sièges d’organisations internationales. Accusé d’avoir manqué à son devoir de surveillance, François Longchamp assurait jeudi dans nos colonnes qu’il n’avait jamais demandé un tel caviardage.

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Le divorce est ainsi consommé entre l’auditeur et l’audité. «Quand nous arrivons dans une institution pour faire la lumière sur des dysfonctionnements, nous sommes rarement les bienvenus mais là nous étions carrément en milieu hostile», relate Isabelle Terrier, la présidente de la cour des comptes. «C’est un échec, car personne n’a à gagner de ce climat d’opposition.» Le magistrat en charge de l’investigation, François Paychère, dit avoir dû interroger plusieurs fois le directeur de la Fipoi, François Reinhard, qui vient d’être mis en retraite anticipée, ainsi que plusieurs cadres. Leurs premières déclarations ne correspondaient pas à la réalité.

Manque de collaboration

Isabelle Terrier déplore aussi le manque de collaboration du conseil de fondation. «Nous avons rencontré son président et son vice-président à plusieurs reprises dès le mois de mai pour leur faire part de nos résultats préliminaires mais le conseil de fondation ne s’est réuni pour la première fois que le 4 août», détaille-t-elle. Les premières constatations de la cour étaient pourtant alarmantes. La Cour des comptes conclura que les travaux d’entretien et de rénovation des bâtiments des organisations internationales sont attribués sans le moindre concours, le plus souvent oralement par le directeur. Il existe aussi une «pratique généralisée» consistant à obliger des employés à effectuer des travaux chez le directeur ou d’autres cadres.

«Le conseil de fondation a donné plus de crédit aux explications de François Reinhard qu’à la cour des comptes», regrette Isabelle Terrier. Le Département fédéral des affaires étrangères, largement représenté au conseil de fondation, a ainsi commandé une seconde expertise, toujours secrète, à l’ancien juge fédéral Claude Rouiller, laquelle a apparemment confirmé les résultats de la Cour des comptes.

François Longchamp a repris la présidence du conseil de fondation de la Fipoi le 1er janvier, après en avoir été le vice-président l’an dernier. Quand la tempête a commencé à souffler, la fondation était présidée par Alexandre Fasel, l’ambassadeur suisse auprès des Nations unies à Genève. Celui-ci n’a pas souhaité répondre à nos questions, pour «aller de l’avant» et ne pas «alimenter la polémique».

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 «De l’enfumage»

Selon la Cour des comptes, cette polémique sur la publication très partielle de son rapport vise à détourner l’attention des «enjeux réels» de toute cette affaire. «C’est de l’enfumage. Nous devrions plutôt débattre si la Fipoi est redressée et si elle est à même de relever les défis importants qu’elle doit relever», pointe Isabelle Terrier, la présidente de la Cour des comptes. L’instance se penchera cet été sur le suivi de ses recommandations.

«La décision de ne pas publier le rapport dans son entier nous appartenait, reconnaît-elle. Nous n’avons pas fait l’objet de pressions». La loi prévoit d’ailleurs ce cas de figure quand «des intérêts publics et privés s’opposent à la divulgation de certaines informations».

«Nous ne voulions pas qu’on nous reproche d’avoir fait fuir les organisations internationales, continue la magistrate. La situation a aujourd’hui changé puisque d’importants crédits ont été décidés.» L’Assemblée générale de l’ONU a approuvé le projet de rénovation du Palais des Nations en décembre dernier. L’octroi de prêts par la Confédération et l’Etat de Genève ainsi que par la Ville de Genève est en bonne voie, même s’ils doivent encore être approuvés par les chambres fédérales, le Grand conseil et le Conseil municipal.

Des investissements en milliards de francs

La levée de cette mesure exceptionnelle – la Cour des comptes n’avait censuré qu’une poignée de rapports depuis sa création en 2005 – est intervenue vendredi dernier à la surprise générale. Le même jour, à Berne, la délégation des finances, réunissant des élus des deux chambres fédérales, avait critiqué dans son rapport annuel la lenteur des réformes entreprises à la Fipoi suite aux conclusions de la cour des comptes. «Comme la délégation des finances faisait de nombreuses références au rapport, nous avons estimé qu’il serait absurde de ne pas le publier dans son entier», poursuit Isabelle Terrier.

A la lecture de ce document longtemps censuré, il y avait en effet de quoi effrayer les organisations internationales et d’attiser l’appétit des concurrents de Genève. La fondation de droit privé, mais entièrement financée par des fonds publics, est à la fois le régisseur et le banquier des organisations internationales.

C’est la Fipoi qui sera chargée de libérer les centaines de millions de francs accordés par Berne et Genève au fur à mesure de l’avancement des chantiers de rénovation prévus ces prochaines années. Palais des Nations, extension du siège de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), Union internationale des télécommunications, CERN… les investissements nécessaires se chiffrent en milliards.


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