Ueli Maurer avait prévu de réunir les médias le 12 avril pour marquer ses cent premiers jours passés à la tête du Département fédéral des finances. Il y a renoncé. Non sans raison. C’est que le bilan de ses trois premiers mois est assez chétif. Le nouveau ministre des Finances s’est surtout concentré sur le service après-vente de la réforme de l’imposition des entreprises, initiée avant son arrivée par Eveline Widmer-Schlumpf.

Il a pris acte du résultat des comptes 2015, qui bouclent avec un excédent de 2,3 milliards très largement supérieur aux prévisions. Il a fait barrage contre deux motions de droite au Conseil national, dont une, émanant de son propre parti, voulait lier la croissance des dépenses de chaque domaine d’activité à celle de l’économie. Il a serré des mains au Forum économique de Davos et a fait de même à la réunion du G20 à Shanghai. Et il a lancé la campagne contre l’initiative «Vache à lait» que défend son parti mais qui priverait sa caisse de 1,5 milliard de francs.

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Mais le gros est à venir. Ces prochaines semaines, Ueli Maurer présentera en effet plusieurs dossiers importants. Il doit transmettre au parlement le programme de stabilisation 2017-2019, dont la consultation vient à peine de s’achever. Il prévoit de mettre en consultation l’Accord multilatéral sur l’échange de déclarations pays par pays dans le cadre du projet BEPS de l’OCDE et l’échange spontané de renseignements sur certaines décisions anticipées en matière fiscale (rulings). Enfin, il doit proposer un successeur au secrétaire d’Etat Jacques de Watteville, qui quittera la tête du Secrétariat d’Etat aux questions financières internationales (SFI) cet été.

Même Ada Marra est impressionnée

Il y aura ainsi davantage d’éléments d’appréciation dans quelques semaines. C’est aussi le constat fait par les parlementaires qui côtoient Ueli Maurer dans les commissions phares du parlement, celles des Finances (CdF) et de l’Economie (CER). Globalement, ils lui attribuent de bonnes notes. Le commentaire le plus décoiffant est venu de la socialiste vaudoise Ada Marra, que l’on ne peut guère soupçonner d’appartenir au fan-club du ministre UDC. «Eh bien, je dois le dire, la prestation d’Ueli Maurer comme ministre des Finances a été très bonne en commission. Précis, au courant des dossiers, intelligent, il a tenu son rôle collégial dans son rôle de conseiller fédéral», a-t-elle lâché sur Facebook le 23 février.

«Si même Ada Marra est impressionnée, c’est bien la preuve que l’homme s’est révélé dans cette fonction alors qu’il n’était peut-être pas vraiment à sa place à la Défense», ironise Christian Lüscher (PLR/GE). «Je confirme qu’en commission il a été clair dans ses propos et a démontré une connaissance précise des dossiers. Et il a fait preuve de collégialité lorsqu’il a défendu la réforme de l’imposition des entreprises au Conseil national. Il a soutenu la position du Conseil fédéral. Il a du plaisir dans sa nouvelle fonction», poursuit-il. Collégial, mais pas forcément d’accord avec tout. Ainsi, murmure-t-on en coulisses, il serait favorable à la taxe au tonnage chère aux Genevois et en aurait même parlé en tête à tête avec le conseiller d’Etat Serge Dal Busco.

«C’est vrai qu’on ne sent pas le même Maurer aux Finances qu’à la Défense. Ses positions sont plus claires, on sait ce qu’il pense. Il s’engage contre l’initiative «Vache à lait» en montrant dans quels secteurs il faudrait couper si elle était acceptée. Pour la réforme de l’imposition des entreprises, il a aussi averti qu’il faudrait faire des économies supplémentaires si on rajoutait des couches au paquet», déclare Jacques Bourgeois (PLR/FR), qui, en tant que directeur de l’Union suisse des paysans (USP), sera directement concerné si l’initiative «Vache à lait» est acceptée le 5 juin.

Dominique de Buman (PDC/FR) apporte un bémol: «Il a clairement gagné en assurance et a enfilé l’habit de sa nouvelle fonction. Alors qu’on le sentait sur le départ à la fin de l’an dernier, il s’est revivifié en prenant les Finances. Il est assez sûr de lui, il sait qu’on ne pourra pas tout faire en matière budgétaire et qu’il faut arrêter la machine avant qu’elle s’emballe. Mais il connaît quand même moins la matière qu’Eveline Widmer-Schlumpf. Le niveau qualitatif est moins bon», commente-t-il. «Comme il est comptable de formation, il est assez à l’aise avec les chiffres», renchérit Cesla Amarelle (PS/VD).

«Il reste un rusé renard»

Mais on n’oublie pas que l’ancien président de l’UDC reste un «rusé renard», prévient Dominique de Buman. «Il ne se départira jamais de son côté électron libre. Il reste quelqu’un qui cherche des échappatoires lorsqu’il se sent coincé», relativise-t-il. «Contrairement à Christoph Blocher qui est toujours resté un animal enragé, Ueli Maurer est un animal à sang froid. J’ai remarqué que, lorsqu’il veut en découdre, il joue avec ses lunettes. Il avance à petits pas, sait manœuvrer, tirer les ficelles et s’appuyer sur d’autres lorsqu’il veut faire passer un message. Il peut compter sur Thomas Aeschi, qui siège à la fois à la CdF et à la CER. Et il laisse le chef des Finances, Serge Gaillard, annoncer à la radio que les coûts de l’asile vont doubler en deux ans. Cela me dérange», critique Cesla Amarelle. «C’est un personnage déconcertant. C’est un UDC improvisé magistrat. Il restera toujours une distance entre la personne et la fonction», ajoute une source proche d’un ministère.

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Sa politique du personnel n’a pas manqué de surprendre. Il n’a pas fait le ménage, ne s’est séparé de personne, pas même de Serge Gaillard, qui, dans sa vie antérieure, était pourtant un syndicaliste engagé. Il n’a pris dans ses valises que son conseiller personnel Matthias Müller – un UDC –, et son chef de presse Peter Minder, pour remplacer Brigitte Hauser-Süess, partie avec Eveline Widmer-Schlumpf. Mais le secrétaire général du département Jörg Gasser est toujours là.

Ueli Maurer, qui a fêté ses 65 ans en décembre, a-t-il décidé de rester au Conseil fédéral à la demande de son parti? Des discussions ont sans doute eu lieu. L’UDC n’a jamais caché sa volonté de mettre la main sur un département phare, comme, précisément, le DFF, pour lequel Guy Parmelin paraissait mal calibré.

En restant à la Défense, Ueli Maurer aurait sans problème pu quitter le gouvernement à mi-législature. En changeant de portefeuille, il peut difficilement le faire. On ne prend pas un ministère aussi central que celui des Finances juste pour deux ans. Il va donc rester jusqu’à la fin de la législature. Et cela ne tombe pas si mal pour l’UDC, fait remarquer un observateur. Selon la règle du tournus, Ueli Maurer sera président de la Confédération en 2019, année électorale. Cela donnera à son parti une certaine visibilité.