L’UDC fribourgeoise assure avoir remporté une première manche dans la bataille qu’elle a ouverte, seule et sous les critiques des autres partis, contre le Centre islam et société (CIS) de l’Université de Fribourg. La formation conservatrice, qui juge ce projet inutile, trop coûteux et fustige une «concession» faite aux musulmans, est sur le point d’avoir collecté les quelque 6000 paraphes nécessaires pour faire aboutir son initiative réclamant l’interdiction de créer ce lieu de formation autour de l’islam. «Notre texte sera déposé fin juillet, il n’y a aucun doute là-dessus», avance le président cantonal du parti, Roland Mesot.

Pourtant, le centre auquel s’attaque l’UDC n’en est déjà plus au stade de projet. Il a démarré ses activités depuis plus de six mois. Son directeur, le théologien allemand Hansjörg Schmid, entré en fonction en janvier, a donné un cours durant le semestre d’été, portant sur des questions éthiques en Europe, sous l’angle des théologies islamique et chrétienne. Dès le mois de septembre, il sera rejoint par le théologien musulman Serdar Kurnaz, qui codirigera le centre. Il vient en outre de consolider son assise avec l’obtention d’un financement privé de 1,4 million, promis par la fondation zurichoise Mercator.

Durant l’été, deux chercheurs mandatés par le Secrétariat aux migrations (SEM) s’occupent de sonder des membres d’associations islamiques et des professionnels en contact avec des musulmans, afin de déterminer quels seraient leurs besoins en matière de formation continue.

C’est l’un des objectifs du CIS, attaché à la Faculté de théologie de l’Université de Fribourg: offrir dès 2016 un cours sur le système politique et juridique suisse à destination de personnes de confession musulmane établies dans le pays. Et, en parallèle, délivrer un enseignement sur l’islam pour des personnes en contact avec des musulmans (policiers, assistants sociaux, enseignants, etc.). Mais le CIS vise aussi à attirer des étudiants pour mener une thèse de doctorat en «études islamo-théologiques».

C’est là qu’intervient le soutien de la fondation privée zurichoise Mercator, qui annonçait fin juin vouloir financer le centre à hauteur de 1,4 million «pour les six prochaines années». Ces fonds permettront d’octroyer des bourses d’études à six doctorants dès 2016. Mercator entend ainsi «stimuler la recherche auprès de la génération montante et apporter une contribution au vivre-ensemble», explique sa directrice, Nadine Felix.

Cette fondation a été créée par la famille de commerçants allemands Schmidt, à l’origine du géant de la distribution Metro, qui génère un revenu annuel de plus de 70 milliards de dollars, selon Forbes. En Allemagne, Mercator soutient, entre autres, un programme d’études supérieures en théologie islamique. La fondation finance aussi depuis 2013 une «conférence des jeunes sur l’islam», plateforme destinée à rassembler des musulmans autour de questions de société.

En Suisse, Mercator a investi près de 12 millions de francs en 2014 pour des projets dans les domaines de l’environnement, de la science et de la jeunesse. La fondation entend promouvoir «l’ouverture sur le monde et la tolérance», souligne encore Nadine Felix. La directrice ne commente pas l’offensive UDC: «Nous ne voulons pas nous immiscer dans ce débat. Ce qui compte à nos yeux est que ce centre soit voulu par l’université et la Confédération.»

Les premiers contacts entre l’Université de Fribourg et Mercator remontent à 2013. «Cette fondation est connue pour faire avancer des projets novateurs dans le domaine de la recherche et de l’enseignement académique», souligne la rectrice de l’Université de Fribourg, Astrid Epiney.

A ce fonds privé devrait s’ajouter 1,5 million de la Confédération pour la période 2017-2021, un financement qui doit encore faire l’objet d’une décision de la Conférence universitaire suisse. Dès 2017, la Faculté de théologie engagera un professeur et un assistant à temps partiel pour un montant de quelque 200 000 francs par année. De quoi assurer l’avenir du CIS pour les années à venir, en dépit de la menace d’une interdiction qui pourrait planer longtemps encore. Et contredire l’un des arguments de l’UDC, qui critique le poids de ce projet pour le budget de l’académie.

«Une très longue procédure s’engage. En attendant, l’Université de Fribourg doit poursuivre ses activités. Sans compter que l’autonomie de l’université dans la recherche et l’enseignement est très importante», souligne la rectrice. Entendant les critiques sur le manque de communication au moment de poser les premiers jalons de ce projet, Astrid Epiney a pris rendez-vous avec les présidents de parti depuis son entrée en fonction en mars pour clarifier la position de l’institution. «Le CIS, leur a-t-elle dit, est destiné à favoriser la compréhension entre chrétiens et musulmans en Suisse. L’extrémisme est plus développé dans les Etats qui n’ont pas intégré la religion au sein de leurs cursus académiques.»

«L’extrémisme est plus développé dans les Etats qui n’ont pas intégré la religion au sein de leurs cursus académiques»