Deux PDC, deux socialistes et un chrétien-social: les Jurassiens ont choisi dimanche une composition gouvernementale inédite de centre gauche (Le Temps de lundi). Le PDC a perdu sa majorité et son allié radical, rejeté dans l'opposition; le PS a réalisé son rêve qui consistait à placer deux des siens. Mais aucun des deux partis – qui se sont opposés et même invectivés durant la campagne – ne pourra faire passer seul ses projets. Arrivé au cinquième rang, le chrétien-social Laurent Schaffter, 55 ans, patron social de PME à Porrentruy, sera l'homme charnière.

Le Temps: La nouvelle composition gouvernementale vous surprend-elle?

Laurent Schaffter: Pas vraiment. Elle se situe dans la logique de la campagne et des prestations des candidats. On pressentait que la candidate libérale-radicale, Anita Rion, serait en grande difficulté. Si le PLR avait présenté un prétendant au profil plus fort, il serait certainement resté à l'exécutif.

– A votre détriment?

– Peut-être. Encore que nous aurions adapté notre campagne à cette donne.

– Pourquoi les Jurassiens ont-ils privilégié un gouvernement de centre gauche à l'ancienne formule de centre droit?

– La population en avait assez de la majorité PDC au gouvernement, qui ne répondait pas à ses préoccupations sociales. Ajoutez la faiblesse de la candidate radicale, la personnalité des prétendants socialistes et chrétien-social, et vous avez l'explication. Je n'ai, ainsi, pas uniquement été élu en raison de mes sensibilités chrétiennes-sociales, mais aussi pour mon vécu, ma capacité à diriger, ma personnalité. Le peuple a préféré de fortes personnalités aux stratégies des partis.

– Dans votre cas, le peuple a-t-il élu le chef d'entreprise avant le candidat PCSI?

– Les deux qualités ont joué. L'élu d'un exécutif véhicule les idées de son parti, mais il doit aussi inspirer confiance par sa manière d'agir. Mon expérience de chef d'entreprise social est un atout indéniable.

– Qu'est-ce qui caractérise le centre gauche dont vous vous revendiquez?

– Avant tout, une forte sensibilité sociale, un engagement en faveur des plus démunis, l'envie de partager les ressources de manière juste, la notion d'égalité, des chances notamment. Mais, à la différence des socialistes et des partis de gauche, je ne me sens pas lié par une idéologie. Le pragmatisme et les objectifs priment les doctrines. Surtout si les dogmes peuvent mettre en danger des projets d'intérêt général.

– Vous pensez à «Pays ouvert», rejeté par les socialistes qui ne veulent pas que la conduite du programme soit confiée à une fondation?

– Par exemple. Alors que le projet est politique, le PS confie son destin à la Cour constitutionnelle, parce qu'il estime que la politique prioritaire de l'Etat ne peut pas être confiée à une fondation. Confier ou non «Pays ouvert» a une fondation est un détail, en rapport avec l'importance du projet. Le PCSI était contre la fondation, mais la décision parlementaire étant prise, il était pour nous hors de question de recourir à la justice.

– Vous entrez dans un gouvernement aux côtés de deux socialistes et deux PDC qui, a priori, pourraient s'opposer. Quel jeu jouerez-vous?

– J'apporterai mon appui à ce qui m'apparaîtra comme les projets les meilleurs, sans regarder de quels bords ils émanent. Je n'ai aucun fil à la patte.

– Ne risquez-vous pas de naviguer d'un camp à l'autre?

– On reproche au PCSI d'être une girouette, rien n'est plus faux. Nous avons une ligne politique, qui fait qu'en fonction de l'objet traité, nous sommes tantôt proches du centre droit, tantôt de la gauche. Ces dernières années, nous avons plus souvent été du côté de la gauche. Durant la campagne, radicaux et démocrates-chrétiens m'ont d'ailleurs intégré à la gauche plurielle.

– Vous êtes-vous préparé à arbitrer le duel PDC-PS?

– Arbitrer, non. Jouer le modérateur, oui. Je me vois davantage comme celui qui construit des projets avec le PDC et avec le PS, susceptibles de convenir à une majorité parlementaire et populaire. Cette position charnière ne me déplaît pas.

– Saurez-vous faire passer vos propres projets?

– J'en ai deux principaux: créer un fonds de solidarité pour soutenir les familles en difficulté, dans la ligne de notre initiative pour des allocations inversement proportionnelles au revenu – je constate que le PDC fait une ouverture en ce sens; et créer un centre d'appui technologique aux PME. J'ai bon espoir d'obtenir des majorités tant au gouvernement qu'au parlement. En raison des sensibilités différentes de ses composants, le gouvernement devra constamment chercher des consensus, tout en veillant à éviter l'immobilisme. Chacun devra y mettre du sien. Le PDC devra apprendre à composer avec ses collègues gouvernementaux.