Une taupe au Centre islamique des Eaux-Vives à Genève (CIG). C'est par ce biais que le Service d'analyse et de prévention (SAP), les services de renseignement intérieurs suisses, a mis Hani Ramadan sous surveillance depuis début 2004. Une taupe de 35 ans qui a trompé ses employeurs puisque l'homme en question, qui avait fait de la prison pour escroquerie, a fini par dévoiler sa mission à Hani Ramadan ainsi qu'à la Tribune de Genève. Le journal a recueilli son témoignage la semaine dernière.

Une histoire pour le moins cocasse: la taupe a décidé de se convertir à l'islam deux mois seulement après le début de son mandat baptisé «Memphis». Et l'homme, qui avait apparemment un grand besoin de parler, n'a pas hésité à donner le numéro de son contact au SAP aux journalistes.

Outre les interrogations autour du recrutement des taupes par le SAP se pose la question de la légalité d'une telle action. Sur ce point, l'Office fédéral de la police est catégorique: l'opération est parfaitement légale. La loi sur le maintien de la sûreté intérieure (LMSI) autorise «l'acquisition d'informations par des informateurs», a souligné, à la presse dominicale, son patron Jean-Luc Vez, injoignable lundi pour cause de vacances. Une loi spécifique encadre d'ailleurs les activités de ce type: la loi sur l'investigation secrète, entrée en vigueur le 1er janvier 2005.

Une investigation secrète peut être ordonnée «si des soupçons reposant sur des faits déterminés indiquent que des infractions particulièrement graves ont été commises ou pourraient vraisemblablement l'être», souligne-t-elle. La loi précise aussi que «le commandement de la police peut garantir à l'agent infiltré que sa vraie identité ne sera pas dévoilée» et que la décision désignant l'agent infiltré, «dûment motivée et accompagnée des pièces nécessaires», doit, pour les autorités de la Confédération, être transmise au président de la Chambre d'accusation du Tribunal fédéral. Mais comme la taupe du CIG aurait commencé ses activités d'indicateur en 2004 déjà, cette loi ne peut pas être invoquée dans le cas précis.

Hans Hofmann, président de la Délégation des commissions de gestion, organisme à qui il incombe de surveiller les services de renseignement (lire le portrait ci-dessous), n'est pas choqué par la révélation de l'existence de la taupe. «Nous évoquerons toutefois cette affaire lors de notre prochaine réunion qui aura lieu fin mars, pour établir si tout s'est bel et bien déroulé conformément aux dispositions légales», souligne le conseiller aux Etats UDC. Le Zurichois estime en fait presque plus dommageable qu'il y ait eu une indiscrétion de plus à propos des espions suisses. Des interventions parlementaires à ce propos ne manqueront pas de tomber lors de la prochaine session des Chambres fédérales qui débute lundi.

«Une petite panne, rien de plus»: voilà comment un spécialiste du renseignement qualifie de son côté «l'affaire». Il la juge parfaitement légale, «dans la mesure où la taupe en question n'était pas un agent infiltré opérant sous une fausse identité». Toujours selon cette source, il ne s'agissait pas non plus d'un «agent provocateur», comme il peut y en avoir dans des affaires de stupéfiants où un agent peut se déguiser en dealer, par exemple. L'observateur juge enfin que le Centre islamique de Genève «mérite que l'on s'intéresse à ses activités». Hani Ramadan, frère de Tariq Ramadan, a notamment fait parler de lui en 2002, en justifiant la lapidation des femmes adultères dans une tribune libre du Monde.

Pour le spécialiste du renseignement, pas question non plus de parler d'«erreur de casting» à propos du recrutement de la taupe: «Un repris de justice n'est pas forcément le mauvais profil. Car dans un bon nombre de cas, ce statut offre des moyens de pression à l'employeur.» D'autres centres islamiques de Suisse sont très vraisemblablement aussi infiltrés. Ces centres sont particulièrement surveillés depuis les attentats de Londres de juillet 2005.

Rien d'illégal, donc. Du moins, pas en surface. En revanche, s'il s'avérait que la taupe avait reçu l'ordre d'introduire des documents compromettants dans le Centre islamique de Genève dans le seul but de nuire à son directeur Hani Ramadan, voilà qui deviendrait problématique. Un tel fait resterait toutefois difficile à prouver. Contactée lundi, la police fédérale n'a pas répondu à nos questions.