«Les événements de Chevrilles sont historiques»

Asile Directeur de Caritas, Singinois, Hugo Fasel analyse le climat d’hostilité autour du futur centre pour requérants à la Gouglera

Il déplore les effets de la propagande

Hugo Fasel n’a pas voulu s’exprimer sous le coup de l’émotion, après la soirée du 25 février à Chevrilles, dans le canton de Fribourg. Il a préféré se donner le temps de la réflexion. Ce soir-là, les autorités fédérales et cantonales venues informer la population de l’arrivée en 2017 de près de 300 requérants d’asile à l’Institut de la Gouglera ont été huées et sifflées par une foule en colère. Le syndic a parlé d’un «tsunami de requérants». Des feux allumés à l’extérieur et la présence de sonneurs de cloche ont encore contribué à tendre l’atmosphère. Singinois lui-même, ancien conseiller national chrétien-social et actuel directeur de Caritas Suisse, Hugo Fasel revient aujourd’hui sur ces événements.

Le Temps: Comment vivez-vous les événements de Chevrilles?

Hugo Fasel: Je suis choqué. La première chose qui m’a frappé, c’est l’opposition à un projet avant même de le connaître et surtout sans se soucier une seule seconde de ce que vivent les personnes qui cherchent à fuir leur pays. Je vais régulièrement dans ces régions où les femmes sont violées, où les enfants sont vendus, où les blessés ne sont pas soignés mais charcutés. Les images que nous recevons de la guerre en Syrie sont épouvantables, insupportables. Et à Chevrilles, pendant ce temps-là, on dit: non, non et non.

– D’autres soirées de ce genre ont eu lieu en Suisse pour informer la population de l’arrivée de requérants. Les mêmes propos y ont été tenus. En quoi la situation de Chevrilles est-elle différente?

– Jamais je n’aurais pensé que la propagande de quelques-uns puisse avoir une telle influence sur les mille personnes présentes ce soir-là. Et avec un peu de recul, c’est ce qui m’effraie le plus. Des gens qui étaient simplement allés à cette soirée pour poser des questions ou mettre en avant des arguments raisonnables n’ont tout simplement plus osé prendre la parole. Même le prêtre de la paroisse s’est abstenu de s’exprimer, et il s’en est excusé par la suite. La syndique d’un village voisin, qui avait fait preuve d’ouverture à l’annonce du projet, a été menacée. Ça, c’est un changement fondamental et je ne pensais pas que c’était possible dans notre pays qui se vante de sa démocratie. Dans ce sens, cette soirée restera un événement historique.

– Historique?

– Oui. Parce que je ne peux pas m’empêcher de tirer des parallèles avec d’autres événements historiques, comme par exemple avec l’ex-Yougoslavie où l’on a vu des voisins devenir des ennemis en quelques jours. Aujourd’hui, on constate que la propagande fonctionne chez nous également. Avec les mêmes ressorts. L’UDC s’emploie depuis des années à créer un climat hostile envers les étrangers. Elle a fabriqué un ennemi, créé une réalité virtuelle et maintenant elle joue avec la peur des gens. C’est une suite logique mais irresponsable de la part d’un parti politique. La soirée du 25 février est la preuve de cette grave dérive. Deux personnes influentes de la région, soit deux députés, un du PLR et un de l’UDC, sont parvenues à électriser la foule et à créer un climat d’hostilité. Le cas du syndic de Chevrilles est d’ailleurs emblématique. C’est lui qui a parlé d’un «tsunami de requérants». Il s’en est excusé parce qu’il a été piégé par cette atmosphère délétère.

– La région est meurtrie pour longtemps?

– Oui, je le pense. Durant cette soirée, des gens ont dit que l’image de la région allait souffrir de l’arrivée de requérants. Mais elle va souffrir plus longtemps encore des propos qui ont été tenus et du climat que certains Singinois ont eux-mêmes créé. Des feux ont été allumés autour du village. Il faut savoir qu’à l’époque, les Suisses allumaient de tels feux pour mobiliser les citoyens contre l’ennemi qui approchait. Sauf qu’aujourd’hui, les gens qui vont arriver n’ont ni armes, ni argent, ni vêtements. Ils demandent juste de la protection et un endroit sûr où leur situation est examinée. Des feux contre des êtres humains qui cherchent de l’aide: qui pourra oublier ça?

– La situation peut-elle déraper?

– J’ai des craintes. Il y a encore beaucoup de tensions à l’intérieur même des familles, entre amis d’un même village, entre voisins. Jamais il n’y a eu un tel climat auparavant. Et il ne faut pas oublier que tous ceux qui ont participé à cette propagande ressentent le besoin de se justifier, de défendre leur propos. Un propagandiste ne se contredit pas, il fait un calcul froid. Et en plus, il se sent protégé puisqu’un parti lui donne raison, lui permet de tout dire et le couvre.

– Mais les autorités elles-mêmes affichent de la compréhension pour les craintes de la population…

– Il est temps que les autorités changent de discours. Elles ne peuvent plus se contenter de dire: «Nous vous comprenons». Regardez la chancelière allemande Angela Merkel. Confrontée au mouvement anti-islam Pegida, elle est montée au front. Pas pour dire «Je comprends vos peurs», mais pour dire que c’est inacceptable. Et je souhaiterais que le Conseil fédéral et la présidente de la Confédération le disent également. Parce qu’on a aujourd’hui franchi une limite.

– Justement, la Confédération n’est qu’au tout début de son projet d’implanter des centres permettant d’accueillir 5000 requérants. Va-t-elle y parvenir au vu de l’accueil réservé au premier projet divulgué?

– Après un tel événement, elle ne doit surtout pas s’incliner. Mais elle doit tirer quelques enseignements de ce qui s’est passé. Si elle veut parvenir à implanter ces centres, elle doit impérativement intégrer la société civile à son projet. Elle doit créer des liens, travailler dans la proximité, dialoguer et faire comprendre aux gens qu’ils ne vont pas accueillir des ennemis. Et puis elle doit renforcer son message, ne plus céder la place à la réalité virtuelle propagée par l’UDC mais revenir sur nos valeurs d’accueil et de solidarité et insister sur les réalités vécues par les requérants et les réfugiés. Sinon, les événements de Chevrilles vont se répéter. Pour l’éviter, la Confédération doit aussi mettre des moyens pour améliorer le climat à l’égard des étrangers en Suisse. Elle investit des millions de francs dans toutes sortes de campagnes de prévention. Pourquoi ne le fait-elle pas pour expliquer la réalité des gens qui viennent demander la protection de la Suisse?

– Depuis le 25 février, les journaux régionaux regorgent de lettres de lecteurs singinois qui font preuve d’ouverture. Ça ne vous rassure pas?

– C’est vrai. Des gens qui n’ont jamais écrit de lettres de lecteur de leur vie ont pris leur plume pour dire que ce qui s’est passé le 25 février est inacceptable. Une autre Suisse existe bel et bien, elle s’exprime et c’est positif. Mais ça ne me rassure pas pour autant et ces prochains temps, je m’emploierai à rappeler chacun à ses responsabilités, quitte à être moralisateur. Je veux dire aux Singinois qui ont succombé à la propagande qu’ils doivent être conscients que face à leurs enfants ou à leurs petits-enfants, ils devront un jour se justifier et leur expliquer pourquoi ils ont bafoué des valeurs fondamentales de notre société.