formation

Les cerveaux fuient le Tessin

Pour la première fois, les femmes au sud des Alpes sont aussi nombreuses que les hommes à émigrer

Patrick Balestra, 21 ans, petit génie de l’informatique, s’envolera fin août pour Stockholm. Il a été recruté par le colosse suédois du flux musical Spotify. «Même s’il existe de nombreuses opportunités au Tessin, pour grandir au sein d’une grande société, il faut forcément en sortir», considère-t-il. Son cas est particulier, mais il n’empêche que, au sud des Alpes, les jeunes à prendre le large sont toujours plus nombreux.

Depuis 2010, on observe une croissance significative et constante des départs du Tessin. La moitié d’entre eux sont le fait des 20-39 ans, femmes et hommes, majoritairement au bénéfice d’une formation supérieure et célibataires. C’est ce que révèle une étude menée par l’Office cantonal de la statistique (Ustat) qui a analysé la période 2012-2016. Ces vingt-trente dernières années, le solde migratoire au Tessin a toujours été positif. Aujourd’hui, la tendance s’inverse.

Lire aussi: La Suisse carrefour de la circulation des cerveaux

Chef de l’Ustat, Pau Origoni estime qu’on peut parler d’une «fuite des cerveaux», si l’on considère que les personnes possédant une formation poussée sont surreprésentées parmi les émigrants. L’expression est peut-être un peu forte, relativise-t-il cependant, dans la mesure où on ne dispose pas des éléments pour comprendre s’il s’agit bien d’une fuite, et surtout si celle-ci est définitive.

Démocratisation de l’accès aux études

La tendance est-elle préoccupante? Difficile à dire. «Si des personnes ayant une formation de haut niveau partent massivement et pour toujours, cela pourrait représenter une grande perte de ressources pour le canton. En revanche, si elles reviennent après cinq ans, avec un capital d’expérience, cela peut être une plus-value.»

Même si l’offre universitaire s’est élargie au Tessin ces dernières années, l’éventail de choix demeure restreint.

L’étude de l’Ustat révèle que, pour la première fois, les femmes s’en vont autant que les hommes. Entre 15 et 24 ans, les émigrées sont même plus nombreuses. «C’est la conséquence de la démocratisation de l’accès aux études des trente dernières années. La formation est l’un des rares secteurs au Tessin où l’on observe une égalité femmes-hommes. D’ailleurs, celles-ci sont un peu plus nombreuses que leurs camarades au lycée et à l’université.»

Même si l’offre universitaire s’est élargie dans le canton ces décennies, l’éventail de choix demeure restreint. Près de la moitié des Tessinois poursuivent leur cursus à Zurich, Lausanne et Berne. Et les femmes d’autant plus puisqu’elles sont majoritaires dans des disciplines universitaires qui ne sont pas enseignées au Tessin, comme la médecine, le droit et les sciences sociales.

Concurrence frontalière?

Outre la formation, qu’est-ce qui motive les jeunes à partir? Il est probable que des émigrants possédant une formation pointue ne trouvent pas de débouchés professionnels dans le canton, avance le fonctionnaire. «Quant à l’éventuelle concurrence des travailleurs italiens, nous n’avons pas d’élément pour dire si elle entre en jeu en ce qui concerne ce profil. Mais il n’est pas impossible que la présence de 65 000 travailleurs frontaliers, une spécificité du marché du travail tessinois, influence également l’émigration.»

Lire aussi: Impôt des frontaliers: le Tessin évite la crise avec l’Italie

Les départs vers un autre canton sont passés de 1584 à 2777 entre 2006 et 2016 (+75,3%). Tandis que 3292 personnes se sont transférées vers un autre pays en 2006, contre 5911 dix ans plus tard (+79,3%). Les Suisses du Tessin vont surtout ailleurs dans le pays, avant tout à Zurich, puis dans les Grisons, dans le canton de Vaud et à Berne. Alors que les résidents étrangers quittent plutôt pour l’extérieur. Leur destination principale est l’Italie, suivie de l’Allemagne, de l’Espagne et du Royaume-Uni.

Plus nombreux, moins durables

L’Université et la Haute Ecole spécialisée de la Suisse italienne accueillent beaucoup d’étudiants italiens, souligne Pau Origoni. «Il n’est pas dit que le nombre de départs soit attribuable à ces étudiants qui regagnent la Péninsule au terme de leurs études.»

Les Tessinois ont l’habitude de bouger, rappelle-t-il. Lui-même a passé huit ans en Romandie où il a étudié et travaillé, avant de rentrer dans son canton. «Surtout, les couples dont les deux membres sont d’origine tessinoise, lorsqu’ils fondent une famille, pour des questions identitaires et familiales, reviennent au Tessin. Mais peut-être qu’avant on revenait plus systématiquement qu’aujourd’hui. Ces dernières années, nous assistons à une augmentation des flux migratoires, tant des départs que des arrivées. Ces mouvements sont cependant plus volatils, moins durables qu’autrefois.»

Publicité