Les cerveaux de l’Europe du Sud bouderaient-ils la Suisse? Face à des taux de chômage des jeunes qui battent tous les records dans leur pays – 30% en Italie et au Portugal, 50% en Espagne ou en Grèce –, les Européens du Sud les plus qualifiés s’exilent massivement. Mais ils semblent préférer l’Allemagne ou le nord de l’Europe, quand ce n’est pas l’Amérique latine, les pays de l’Est, le Moyen-Orient ou même, dans le cas des Portugais, le Brésil, le Mozambique ou l’Angola.

Quelques indicateurs le montrent: en 2011, le nombre d’immigrants grecs en Allemagne a bondi de 90%, pour atteindre 25 000 personnes. De 2008 à 2011, 300 000 Espagnols ont choisi d’émigrer, en majorité des jeunes de 25 à 35 ans très qualifiés, estime Adecco Espagne. Destinations favorites des ingénieurs et informaticiens espagnols: l’Allemagne et la Scandinavie. Spécialisé dans la diffusion de la langue et de la culture allemandes, l’institut Goethe a enregistré une hausse de la fréquentation de ses cours de 50% en Grèce et de 30% en Italie. Enfin, le premier ministre portugais, Pedro Passos Coelho, n’a pas hésité, début juillet, à encourager publiquement ses jeunes compatriotes à s’exiler dans les anciennes colonies du pays. Plus de 120 000 d’entre eux auraient déjà fait le pas en 2011.

En Suisse, selon les chiffres de l’Office fédéral des migrations, 4584 Espagnols ont immigré en 2011, contre 2000 en 2007. Les Italiens, eux, sont 10 777 à être arrivés l’an passé, contre 8400 en 2007. Avec 15 358 immigrants en 2011, les Portugais sont les champions de l’immigration, au coude-à-coude avec les Allemands. Et 1084 Grecs ont choisi la Suisse l’an passé, contre 590 en 2007. Mais l’analyse de ces chiffres ne permet pas d’identifier un afflux récent de cerveaux à proprement parler.

Confirmation dans de grandes entreprises comme ABB ou Alpiq, pourtant friandes de spécialistes: le nombre de candidatures en provenance d’Europe du Sud reste stable. Seul Nestlé remarque un début de phénomène, relève le porte-parole du groupe en Suisse, Philippe Oertlé: «Nous constatons une hausse importante des candidatures en provenance de Grèce ou d’Espagne depuis une année, pour des postes d’ingénieur et de recherche et développement. Mais je n’ai pas de chiffres précis.» Impossible de faire de ce cas particulier une règle générale.

Les conditions-cadres, en Suisse, ont pourtant tout pour attirer les talents qui, dans certains domaines, font cruellement défaut. Selon une étude conjointe de Swiss Engineering et d’economiesuisse, il manque quelque 16 000 ingénieurs en Suisse, avec une «perte de création de valeur estimée à 2, voire 3 milliards de francs par an». Même constat chez les informaticiens qui, selon l’association ICT-Formation professionnelle, seront 25 000 à faire défaut à l’horizon 2020. Le tout dans un contexte relativement favorable, puisque le Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco) a relevé en juin ses prévisions de croissance pour 2012 de 0,8 à 1,4%. Sans parler du chômage, qui plafonnait à 2,7% en juin.

Pour Bernhard Weber, expert du marché du travail au Seco, si les cerveaux d’Europe du Sud affluent en Allemagne, il n’y a aucune raison structurelle qu’ils ne viennent pas en Suisse: «La libre circulation a fait tomber les barrières et les communautés italienne, portugaise ou espagnole en Suisse sont très importantes. Le phénomène pourrait donc se produire. Avec un bémol tout de même: si les jeunes Européens choisissent en premier lieu l’Allemagne, c’est peut-être parce que les perspectives de croissance y sont un peu meilleures. Les Allemands n’ont pas le problème du franc fort.»

Un bémol sur lequel rebondit Cristina Gaggini, directrice romande d’economiesuisse: «Je m’attends à une hausse des candidatures en provenance d’Europe du Sud, mais pas à une vague de grande ampleur. Avec le franc fort, les employeurs suisses n’engagent que si c’est indispensable. Il faut faire attention: quand on parle d’une pénurie d’ingénieurs, cela ne veut pas dire que 16 000 postes sont ouverts, il s’agit d’un potentiel théorique.» Et d’expliquer pourquoi la Suisse n’est pas la destination privilégiée de ces cerveaux: «Ils vont d’abord en Allemagne parce que le marché est plus important et que les ingénieurs allemands… viennent, eux, en Suisse. Ensuite, la maîtrise du suisse-allemand est presque indispensable dans certaines fonctions, c’est aussi une barrière. En outre, la Suisse compte énormément de PME. Or le challenge d’intégration dans une petite entreprise n’est pas forcément évident pour un ingénieur grec ou espagnol. Enfin, les entreprises suisses recherchent avant tout des gens expérimentés. Là où les cerveaux dont nous parlons sont surtout des jeunes.»

Reste une question: si la pénurie de spécialistes est synonyme de perte de création de valeur pour l’économie, pourquoi ne pas aller activement les chercher là où ils se trouvent? L’Allemagne, à qui il manquera 6 millions de travailleurs d’ici à 2025, a fait du recrutement de personnel qualifié une de ses priorités. Au point de créer, en juin, un site internet – make-it-in-germany.com – pour faciliter la recherche d’emploi des candidats à l’immigration. Et les initiatives plus ciblées foisonnent, comme l’a récemment décrit le New York Times: après que le maire de la ville de Schwäbisch Hall, en Heilbronn-Franconie, a invité des journalistes d’Europe du Sud à vanter les opportunités de carrière dans la région, pas moins de 15 000 Portugais ont envoyé leur CV. En décembre 2011, un charter d’une centaine d’ingénieurs espagnols s’est posé à Stuttgart pour un week-end d’entretiens. Un tiers d’entre eux ont été engagés.

La Suisse pourrait-elle s’en inspirer? Difficilement, sourit Bernhard Weber: «En Suisse, par les temps qui courent, promouvoir l’immigration me paraît politiquement peu envisageable…» Un sentiment que confirme le conseiller national Laurent Favre (PLR/NE), président de Swiss Engineering: «Je suis récalcitrant à drainer de manière institutionnelle des spécialistes de l’étranger. C’est le rôle des entreprises, si elles en ont le besoin.» Pourtant, c’est bien l’organisation qu’il préside qui déplore la pénurie d’ingénieurs… «Oui, le manque de relève dans l’ingénierie compromet notre force d’innovation et notre compétitivité. Mais créer artificiellement un arrivage massif serait sans lendemain. Ce que nous voulons, c’est garder une évolution naturelle en intéressant plus les jeunes aux branches techniques, les MINT (mathématique, informatique, sciences naturelles, technique). C’est pour cela que j’ai déposé en juin une motion au Conseil national pour une meilleure promotion de ces disciplines à l’école.»

«En Suisse, par les temps qui courent, promouvoir l’immigration me paraît peu envisageable…»