Lorsque son très fidèle avocat Aba Neeman est venu lui rendre visite jeudi, veille de Noël, au quartier carcéral des Hôpitaux universitaires genevois (HUG), Bernard Rappaz avait un cadeau pour lui. Le chanvrier stoppe sa grève de la faim, après 120 jours, lui a-t-il annoncé.

«Vous allez bien? Parce que moi je vais très très bien», jubilait logiquement Aba Neeman au téléphone, après avoir faxé à l’Agence télégraphique suisse les motivations écrites de son client et accusant du coup une avalanche d’appels.

L’argumentation de Bernard Rappaz tient en quelques lignes. Le plus déterminant: il dit «accepter la recommandation de la Cour européenne des droits de l’homme, ultime instance auprès de laquelle il avait recouru contre le refus d’interrompre sa peine, après trois échecs successifs auprès des autorités judiciaires suisses jusqu’au Tribunal fédéral (TF).

«Dès le 24, je me réalimenterai, dans l’attente de leur décision.» Le 20 décembre, les juges de Strasbourg rejetaient la demande de mesures provisionnelles. Ils ne se prononceront sur le fond que dans deux ou trois ans.

Bernard Rappaz renonce mais n’en reste pas moins combatif. Dans sa lettre, il déplore notamment que «la Suisse renie les droits humanitaires en acceptant qu’un détenu meure de faim derrière les barreaux» mais se félicite d’avoir «permis au secteur médical de se positionner unanimement pour le respect des droits humains et le rejet de la torture moyenâgeuse du nourrissage forcé.»

Avant de prendre sa décision, il a également déposé plusieurs plaintes auprès de l’administration des prisons de Champ-Dollon contre ses conditions de détention. «On empêchait ses proches de lui amener les journaux», cite en exemple son défenseur.

Outre ses proches, son ex-compagne Maggie Loretan et sa fille Vanessa plus particulièrement, quelqu’un d’autre passera des fêtes de fin d’années plus sereine: la Conseillère d’Etat Esther Waeber-Kalbermatten, qui n’a jamais cédé au chantage de son détenu le plus obstiné.

«Soulagée», cette dernière attribue la décision à un «processus qui a duré plusieurs mois.» «J’ai été assez ferme. Le TF m’a donné raison trois fois. Les médecins l’ont également régulièrement informé sur les dangers qu’il courait. Personne ne voulait que Bernard Rappaz meure.»

Le chanvrier retrouve donc ses couverts. Mais quel menu aura-t-il pour les fêtes? Selon le docteur Hans Wolff, médecin adjoint responsable de l’Unité de médecine pénitentiaire des HUG, le prisonnier qui prend déjà officiellement des vitamines, du sel et du sucre depuis trois semaines, suivra un «régime progressif».

«Nous commencerons avec des biscottes, à un rythme de 500kcal par jour. Puis, la composition de la nourriture sera adaptée, avec des graisses et des protéines, pour atteindre un régime normal, de 2000 kcal par jour.» Le médecin estime à deux ou trois semaines le temps nécessaire pour que Bernard Rappaz retrouve un état compatible avec l’exécution d’une peine en milieu carcéral. Le canton ne se prononce pas sur les circonstances du retour au pays de son enfant terrible.