«Entre les étrangers et moi qui en fus aussi un, il y a continuité. Mon rapport à eux serait totalement différent si j'étais resté chez moi. En Suisse, il y a des gens d'origines très diverses. J'ai parfois l'impression que tous les Suisses sont des étrangers. Dans mon travail, je préfère ne pas savoir la nationalité des gens qui viennent me voir, parce que ce serait prendre le risque d'appliquer des a priori sur la personne. Quand ils me voient, les requérants pensent tout de suite que je serai plus compréhensif. Ils se confient plus librement. Le piège, c'est qu'ils attendent de moi que je sois plus loyal à leur égard qu'à l'égard de l'institution pour laquelle je travaille, en vertu d'une sorte de solidarité des étrangers. Je pense qu'elle existe effectivement, mais qu'elle atteint très rapidement ses limites.

»Je peux comprendre que l'on ait peur de «trop» d'étrangers. Il faut être vigilant face à la crainte des gens de voir la Suisse perdre son identité. Reste aussi à savoir ce qu'est un étranger: est-ce quelqu'un venu d'ailleurs? Et s'il trouve sa place, en est-il toujours un? Pour moi, un étranger, c'est quelqu'un qui passe, sans s'intéresser au lieu qu'il traverse. S'il s'implique un peu, il n'est déjà plus tout à fait étranger, quelle que soit l'attitude de l'entourage à son égard. En ce sens, je pense que ça n'est pas une question de communauté, mais d'individu.»

Propos recueillis par A. W.