Une victoire d’Urs Schwaller mercredi ne serait-elle qu’une péripétie ou déclencherait-elle une crise politique majeure, pour le Parti libéral-radical comme pour le système de concordance lui-même? Cette question, Le Temps l’a posée dans son éditorial de samedi, en soulignant que personne ne détenait vraiment la réponse. Certains observateurs disent que les deux partis du centre droit sont trop proches pour que le remplacement d’un radical par un démocrate-chrétien change quelque chose. Mais il y a ceux qui y voient un enjeu majeur.

Expert ès comportement politique, Michael Hermann, qui dirige le centre de recherches sotomo à l’Institut de géographie de l’Université de Zurich, est de ceux-là. Dans une analyse publiée vendredi par la NZZ, il voit dans l’élection de mercredi «le choix d’orientation le plus important depuis le duel opposant Ruth Metzler à Christoph Blocher en 2003».

Jusqu’à cette date, rappelle Michael Hermann, ce sont les deux conseillers fédéraux PDC qui faisaient pencher la balance du côté de la droite, formée de deux radicaux et d’un UDC, ou du côté de la gauche, représentée par deux socialistes. Depuis 2003, la droite radicale-UDC dispose de la majorité arithmétique. La rescapée démocrate-chrétienne Doris Leuthard ne peut à elle seule rééquilibrer les décisions du collège gouvernemental. C’est un radical, en l’occurrence Pascal Couchepin, qui a endossé ce rôle d’arbitre, et c’est précisément sa succession qui est en discussion. «C’est un choix d’orientation politique, car il s’agit du quatrième siège du gouvernement, celui qui fait la décision sur les dossiers controversés et qui, d’un point de vue purement statistique, fait de son titulaire la figure la plus puissante du Conseil fédéral», résume Michael Hermann.

Un «tremblement de terre»

Jusqu’à maintenant, le PDC a plus souvent voté avec le PLR qu’avec le PS. Toutefois, le chercheur zurichois part de l’idée que, comme Urs Schwaller ne peut être élu qu’avec le soutien de la gauche, le PDC serait prêt, en cas de victoire, à faire des concessions à ceux qui l’ont aidé. Cela signifie que, sur certains thèmes spécifiques, une nouvelle majorité de deux socialistes et deux PDC pourrait donner le ton au gouvernement. Michael Hermann va jusqu’à considérer une telle éventualité comme un «tremblement de terre».

Sans oublier la représentation des minorités. Absente de nombreuses discussions, occultée par la presse dominicale à l’exception d’un billet de Christophe Gallaz dans Le Matin dimanche, cette question culturelle n’est pourtant pas dépourvue de substance explosive. Si Urs Schwaller est élu, les élites romandes ne manqueront pas de s’en offusquer, trop tard, et revendiqueront illico presto le prochain siège libre au Conseil fédéral.

Or, la victoire d’Urs Schwaller est un scénario tout à fait plausible. L’issue du vote de mercredi est très incertaine en ce début de semaine. On en veut pour preuve les spéculations erratiques de la presse dominicale. Alors que la SonntagsZeitung annonce Didier Burkhalter en tête, Sonntag voit en Christian Lüscher le favori numéro un en raison de l’appui que lui promet l’UDC. La NZZ am Sonntag considère qu’Urs Schwaller a d’excellentes chances de l’emporter, notamment parce qu’il peut décrocher le soutien de la frange paysanne de l’UDC. Le groupe parlementaire paysan auditionne d’ailleurs les trois candidats ce lundi. Or, Urs Schwaller a déjà fait part du scepticisme que lui inspire l’accord de libre-échange agricole avec l’UE.

Dick Marty trouble le jeu

A première vue, le Singinois peut ainsi disposer d’un capital de départ de 90 à 100 voix, réparties entre sa propre formation politique, une majorité du camp rose-vert et quelques paysans. Christian Lüscher peut compter sur une enveloppe de quelque 70 soutiens, émanant de son propre parti et, surtout, de la majorité de l’UDC. Jusqu’à la semaine dernière, Didier Burkhalter semblait en mesure de récolter 70 à 80 voix au premier tour. Mais l’apparition de la «candidature» sauvage de Dick Marty risque de le priver d’une partie de ces suffrages. Le sénateur tessinois paraît susceptible d’en rafler 20 à 30 qui manqueront à son collègue neuchâtelois. Le jeu est d’autant plus ouvert que la majorité absolue ne sera pas de 124 voix mais de 123 seulement. Décédé durant l’été, le conseiller aux Etats Ernst Leuenberger (PS/SO) n’a pas encore été remplacé, de sorte que le corps électoral se limite à 245 personnes. Or, un seul bulletin peut faire la différence.

Au PLR, on tente de rester serein et l’on s’en tient à la stratégie adoptée, malgré les appels du socialiste zurichois Andreas Gross, qui mise sur Dick Marty. Les libéraux-radicaux sont néanmoins conscients du danger que représente Urs Schwaller. Comme le montre le diagramme ci-dessus, le Fribourgeois est plus conservateur que la moyenne de son parti, mais il est le moins à droite des trois candidats officiels, ce qui explique le soutien que lui apporte la majorité du camp socialiste.