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Gravure du château de Blonay, construit en 1184
© Swisscastles

Grandes familles, grandes demeures (2/5)

C’est un château vivant que Pierre de Blonay garde au cœur

Depuis plus de huit siècles, l’ancienne forteresse devenue château domine le Léman et raconte l’aventure de la plus ancienne famille noble du canton de Vaud

Le château de Blonay se tient sur un rocher à 646 mètres, au pied des Pléiades. Voici la deuxième de nos balades dans des grandes demeures.

Ce château ne vous laisse pas l’approcher de n’importe quelle manière. Il entend que vous le regardiez. Que vous en appreniez d’abord quelques histoires, deux ou trois aïeuls passés là, afin que l’envie de franchir la porte devienne peu à peu le désir de voir des secrets.

Pierre de Blonay, président de la Fondation du château familial, a 80 ans, et on le précise parce qu’il est de ceux sur qui l’âge n’a pas vraiment prise, grande silhouette, élégant, et des façons de conteur heureux. Il répète souvent qu’il ne sait plus très bien, qu’il n’est pas historien, mais il se souvient de presque tout, et il raconte.

Sur les hauteurs de Vevey, le château fort surplombe Blonay. Il se tient sur un rocher à 646 mètres, au pied des Pléiades. Un endroit dont l’origine romaine – le site de Bloniacus – a sans doute donné son nom à la famille comme à la forteresse. A l’origine, fin du XIIe siècle, les seigneurs locaux, venus de Savoie et dont ils demeurent alors les vassaux, sont devenus, sur décision de l’évêque de Lausanne, propriétaires de la ville de Vevey et du village de Corsier. L’évêque de Sion a aussi fait d’eux les gardiens de château de Chillon.

Le seigneur de Blonay part se battre durant la Deuxième croisade. Quand il revient de Terre Sainte, Chillon est occupé par des représentants de la Maison de Savoie, qui l’ont pris à l’évêché de Sion. Il décide de construire son propre château, un peu plus haut: Blonay jaillit ainsi vers le ciel en 1184.

«De cette époque», explique Pierre de Blonay, «il ne reste que le grand donjon carré». Spectaculaire, il domine le château et rappelle sa première fonction militaire. La forteresse était alors destinée aussi à empêcher les visées expansionnistes des ducs de Zaehringen. «Des quatre tours d’angles, il en demeure deux côtés est, et l’état actuel du bâtiment date du XVIe siècle.»

Fonctions importantes

La famille de Blonay est aujourd’hui la plus ancienne de l’aristocratie vaudoise. L’histoire l’a vu occuper des fonctions importantes dès le XIIIe siècle: bailli de Vaud, châtelain de Moudon, juge impérial à Lausanne, ambassadeur. Le grand nom, c’est Louis de Blonay, qui fut vice-roi de Sardaigne au milieu du XVIIIe siècle, et dont un portrait splendide trône – c’est le mot – dans une des plus belles pièces du château.

Au moment de la Réforme, la famille se scinde en deux branches. La Française reste catholique de l’autre côté du lac, s’installant à Evian, où le quai Baron-de-Blonay existe encore aujourd’hui. La seconde demeure vaudoise et se convertit au protestantisme. Ce en acceptant la domination bernoise qui vaudra d’ailleurs au château d’échapper à la famille durant une cinquantaine d’années (lire ci-dessous), mais ils ne collaboreront pas pour autant avec les nouveaux occupants du canton: cela vaudra à la famille de Blonay d’être exclue de toutes fonctions officielles durant cette période.

Pierre de Blonay ouvre d’une clé lourde la porte imposante du château. Une cour intérieure, belle, rénovée, est inondée par le soleil. Pour commencer la visite – une bonne trentaine de pièces, une dizaine de chambres – on monte l’étroit escalier en colimaçon de la tour sud-ouest. Il vous amène alors à la Chambre des Demoiselles. Une petite merveille de grâce, plafonds aux poutres peintes, délicatesse, l’endroit date probablement du début du XVIIIe. «Avec l’aide de la restauratrice Guillemette de Rougemont, nous avons pu rénover cette pièce l’an dernier. On imagine parfaitement une jeune fille à la fenêtre en train de suivre de loin les hommes partis chasser.» Dans la petite bibliothèque de la chambre, quelques livres du XVIIIe, une Passion du Christ en 12 volumes.

La fondation aujourd’hui chargée de la conservation du château remonte à 1968. «Deux frères possédaient chacun la moitié du château. Le frère aîné, Richard de Blonay, a décidé de créer une fondation concernant sa part. J’en suis devenu le président en 1981, j’avais 45 ans. La fondation a ensuite racheté la seconde partie. Je me suis ainsi retrouvé responsable un peu par circonstance. J’ai ressenti à la fois une certaine fierté, mais aussi la lourdeur de cette importante mission: conserver, mettre en valeur, et les restaurations à mener sans cesse.» Chaque année, l’entretien et les réparations coûtent des centaines de milliers de francs.

Profondément Vaudois

Pierre de Blonay ne s’imaginait guère, enfant, dans ce rôle. Né à Lausanne, il passe les dix premières années de sa vie en Egypte, où son père exerce la profession d’ingénieur agronome. «Il y avait beaucoup d’expatriés à l’époque: j’ai suivi les cours de l’Ecole suisse d’Alexandrie.» Puis, en 1946, la famille rejoint l’Alsace, son père y gère un domaine pendant que lui se retrouve au fameux Lycée Kléber, à Strasbourg. «J’aurais pu devenir Français, mais il y avait la guerre d’Algérie, j’aurais été enrôlé. Puis nous sommes rentrés en Suisse. J’avais une vingtaine d’années et c’est à cette époque que j’ai commencé à me rendre au château.»

Arrivé à Lausanne, il se sent très vite Vaudois. «Une sorte d’évidence. J’avais beaucoup voyagé déjà, mais c’était mon pays, ici. Aujourd’hui encore, je le ressens fort. Tout ce qui concerne le canton de Vaud me touche profondément.» Il fera sa carrière professionnelle dans la finance, passages à Londres, à New York, à Genève, épousera une fille de militaire britannique, et a aujourd’hui deux fils, de 47 et 40 ans. «Depuis 1981, nous passons, ma famille et moi, un mois ou deux au château en été. L’hiver il y fait trop froid.»

La visite se poursuit. La salle d’armes a été en quelque sorte «inventée» par Richard, militaire, et qui trouvait un tel endroit nécessaire à tout château qui se respecte. Les armures qui s’y trouvent ont été achetées. L’ancienne cuisine, splendide cheminée, sol en pierre qui l’est tout autant, petite table basse, est désormais «l’une des pièces où l’on vit le plus», explique-t-il. Mais le chef-d’œuvre, c’est sans doute la stupéfiante salle à manger, les murs roses, les médaillons des rois de France dans la frise entourant un plafond miraculeux: il fut peint en 1771 par Gottfried Locher, maître suisse d’un baroque rococo qui n’oubliait jamais la légèreté.

Le balcon de cette pièce d’environ 100 mètres carrés donne au sud, avec un des plus beaux panoramas vers le Léman que l’on puisse imaginer. On poursuit par un salon, puis les chambres à coucher, ornées pour certaines de splendides et spectaculaires tapisseries bernoises datant de l’époque où le château appartenait aux Graffenried. Là, une épinette magnifique. Ailleurs, cette Cène religieuse du XVe peinte sur bois, qui laisse admiratif.

Le passage par le grenier – étonnante charpente de poutres façon bateau inversé – précède le tour par les jardins en terrasses et talus. Le château est entouré de 20 hectares. On ressent alors la colline, le sens militaire de l’ancien château fort, tandis que se succèdent les points de vue idylliques, romantiques ou impressionnants. Ils ne troublent pas l’œil tendre et impitoyable de Pierre de Blonay observant la bâtisse. «Regardez, sur cette façade, ces fissures. Il va falloir qu’on s’en occupe avant que cela ne devienne des trous.»

Pour le futur, tout est déjà en place ou presque. Son fils aîné reprendra sans doute la présidence bientôt, même si aucune date n’est encore arrêtée. «Pour le moment, il vit à Londres, avec son épouse et leurs trois enfants. Il va devoir s’organiser un peu et le fera avec bonheur: il sait que c’est l’ordre des choses.»

Histoire en partage

Pierre de Blonay vous emmène enfin dans la chapelle. Un lieu rare dans les châteaux du canton, et qui date de la fin du XVe siècle. Une grille de fer, une voûte en croix, l’autel, quelque chose d’habité et de spirituel prend dans le silence. Il vous explique que de petites cérémonies religieuses ont lieu régulièrement, qu’on fait appel au pasteur du lieu, à un autre s’il n’est pas libre. Ces dernières années, il y a ainsi eu ici trois baptêmes et un enterrement. On dirait le titre d’une comédie célèbre. Et ajoute qu’en août, son quatrième petit-enfant sera baptisé, à son tour, dans la chapelle du château de Blonay. Vous comprenez alors que c’est un beau château, parce qu’il est vivant, qu’il réconcilie l’histoire et la vie qui continue. Pierre de Blonay vous invite alors à rejoindre son épouse, ouvre une bouteille de vin blanc de Blonay, parce que sa vie de château, c’est d’abord de faire de l’histoire de sa famille un partage.


«Les Bernois se sont bien occupés du bâtiment»

C’est à la fois une parenthèse, une petite douleur familiale et surtout une chance. Durant ses huit cent trente-trois ans d’existence, le château est demeuré sans discontinuer propriété de la famille de Blonay. «Sauf durant une courte période, entre 1752 et 1806», souligne Pierre de Blonay. On est à l’époque de l’occupation bernoise. Et la famille de Blonay, qui entend n’avoir rien à faire avec l’occupant, se retrouve esseulée et désargentée. La mort dans l’âme, ils vendent alors leur château à Rodolphe de Graffenried, seigneur bernois.

Mais cette parenthèse alémanique – «cela reste une petite tache dans l’histoire de la famille» – s’avère être un mal pour un bien. Car c’est bien aux deux générations Graffenried qui se succèdent en ce temps-là que l’on doit la transformation de ce qui rappelle encore l’univers quelque peu froid ou spartiate d’un château fort en une résidence agréable.

Les Graffenried détruisent ainsi une petite partie au sud du château, afin d’aménager la terrasse surélevée, garnie de marronniers, qui permet aujourd’hui une promenade avec vue sur le Léman. Ils mettent aussi en place les jardins, le portail et l’allée d’entrée actuelle. C’est aussi à eux que l’on doit la somptueuse salle à manger, son plafond peint par Locher, ses petites fontaines intérieures, le poêle de belle taille ainsi que le salon et l’aménagement des chambres. Cela en faisant venir de Berne des tapisseries italiennes qui, si elles n’ont pas grand-chose à voir avec Blonay, n’en sont pas moins splendides et dans un état de conservation presque parfait. Une grande partie du mobilier, bahuts, armoires, date également de cette période.

Mais l’occupation bernoise se termine en 1798 et la situation de la famille de Graffenried devient difficile. La famille de Blonay, qui a entre-temps connu un certain retour de fortune, «sans doute par mariage», peut alors racheter l’édifice en réalisant une bonne affaire. «Les Bernois se sont bien occupés du château», conclut Pierre de Blonay, allant dans les corridors lumineux où défilent les portraits de ses ancêtres.


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