«J'éprouve comme un grand besoin d'écrire mes impressions, ce que je vois, ce que je sens, ce que je fais, car il est des choses que même à une amie intime, on n'oserait pas confier, encore moins à une sœur.» Combien de récits de jeune fille amoureuse commencent par ces mots-là? Ceux-ci ont été écrits en 1906 à Morges, comme l'indique l'auteure sur la première page d'un manuscrit de huit feuillets à la fine et ronde écriture noire. Le document, intitulé Mon journal n'est pas signé, mais son contenu nous apprend qu'il a été rédigé par une jeune morgienne, que l'on nommera Léontine*. Le journal intime relate ses premiers émois amoureux à l'été 1905. Le cahier a été retrouvé probablement dans les années 70, par une Lausannoise, bénévole au Centre social protestant et chargée de vider la maison morgienne de l'auteure après sa mort. En 1996, le cahier et quelques lettres et cartes postales ont été remis aux Archives de la vie privée à Carouge.

Léontine s'est choisie un style emphatique, sans doute en phase avec les romans qu'elle lisait. On l'imagine dans sa chambre de la maison familiale rue de Lausanne à Morges, vêtue d'une de ses robes de mousseline qu'elle évoque dans son récit. Léontine est une rêveuse de 18 ans, passionnée de musique, surtout celle Wagner. Elle rêve d'être musicienne, mais sa mère le lui défend.

L'été vaudois de 1905 est marqué par la Fête des Vignerons, mais Léontine n'y fait pas allusion. «J'ai fait cet été la connaissance de deux jeunes gens très aimables, et qui à les voir, avaient l'air comme il faut. Oh! Je m'en souviens comme si cela datait d'hier», écrit-elle le 10 avril 1906. «Nous avions été écouter un concert au parc, Marguerite et moi; et c'est en revenant qu'ils osèrent nous aborder.» L'un de ces messieurs avait un caractère qui ne lui plaisait «qu'à moitié»: «A l'entendre, il était le héros de tout et dans tout, c'était lui le plus souvent qui faisait tous les frais de la conversation. Au physique, il était ordinaire, aucun trait caractéristique, mais possédant quelques notions intellectuelles.»

Les premiers émois

L'autre jeune homme, Gustave, employé de banque, rencontre immédiatement les faveurs de Léontine. Il était «beau» et «de beaucoup supérieur à son ami. Quoiqu'il parlât peu, je voyais très bien qu'il était aussi instruit que son ami. Il était aussi plus sérieux et plus rêveur. Instinctivement, on se sentait attirée vers lui. Il était grand et mince, cheveux noirs, coupés court, et deux yeux superbes, des yeux gris vert, indescriptibles, quand il me regardait, je sentais en moi se fondre quelque chose, il me semblait que ma respiration allait s'arrêter, il était si beau. J'avais un pressentiment que ce n'était pas la dernière fois que je le voyais et qu'il jouerait quelque rôle dans ma vie.» Léontine et sa sœur Marguerite partagent plusieurs promenades estivales avec les deux jeunes hommes. Ils vont en outre écouter un concert au Casino de Morges, qui avait été inauguré avec fastes en 1900. Un jour, le plus prétentieux des deux n'est plus venu, sans explication. Léontine est fâchée mais ne le regrette pas, «car j'avais donné pendant ce temps mon cœur au plus noble jeune homme que je connaissais».

Au printemps 1906, Gustave annonce son départ pour Bâle «sans espoir de retour». L'écriture se déchaîne. Un dimanche qui devait être celui de la dernière rencontre, Gustave ne vient pas au rendez-vous mais fait envoyer une lettre à Léontine. Qui se met dans tout ses états: «Ah! Cette lettre que je garderai toute ma vie, me fit verser d'abondantes larmes, il était au lit, malade et il avait encore pensé à moi, il me disait: chère Léontine. Oh! Comme cette phrase résonnait à mes oreilles comme une douce musique, j'aurais été heureuse, mais le reste de la lettre me bouleversa. J'aurais voulu crier, pleurer, gémir, mais je ne pouvais pas, j'étais encore dans la rue. […] Il me semblait que le monde devait me comprendre, mais non, l'homme n'est pas si perspicace […]. En arrivant à la maison, je versais un torrent de larmes, je ne pouvais plus me contenir. Il me fallut toute l'énergie dont j'étais capable pour ne pas pleurer à table, l'émotion m'étranglait, je tremblais comme une feuille agitée par le vent.»

La minute suprême

La lettre est en fait une invitation à rendre visite à Gustave le jour même, dans sa pension. Léontine veut y aller seule, mais elle a l'obligation de se faire accompagner par sa sœur Marguerite. «Je n'ai plus qu'une vague idée de cet étrange après-midi, mais ce que je sais, c'est que j'avais beaucoup plus envie de pleurer que de parler, car je n'ai presque rien dit.» Léontine raconte avec émotions la dernière promenade au château de Vufflens au-dessus de Morges: «Je me souviens, un ruisseau traversa le bois, dans toute sa longueur, c'est la Morges. Nous étions au bord à regarder ces petites vagues aller toujours plus loin et à écouter ce doux murmure, je ne sais pas à quoi je rêvais, mais tout à coup, je sens une douce pression, c'était lui, qui voyant sans doute que je m'aventurais trop près, m'avait doucement retenue. Oh! Cette minute suprême, dans cette seconde tout mon être avait tressailli, et quelque chose dans mon cœur avait vibré. De beaux songes, instantanément étaient passés devant mes yeux, je me voyais enlacée dans ses bras chéris, mon cœur contre son cœur et ma bouche près de sa bouche. Oh! Comme je l'aimais et lui ne le savait pas!» En partant, Léontine jette à Gustave «un long regard» où elle met «toute son âme».

Le désespoir

Gustave écrit, de Bâle, des lettres qui se font de plus en plus rares. Léontine est prise de mélancolie: «J'aimerais mourir! Oui j'ai désiré mourir, retourner dans la terre, ma terrestre patrie d'où j'ai été prise, ne plus penser, ne plus rien jouir, ne plus rien voir», écrit-elle le 8 mars 1907. Mais elle écrit le même jour: «La jeunesse en moi triomphe, il y a encore pour moi des jours pleins de soleil et de vie, de joie exubérante, de cette gaîté folle de la vingtième année.»

Pourtant, elle n'oublie pas Gustave. Les dernière ligne de son journal, datant de ce même jour de mars 1907, s'adresse à son bien-aimé: «J'espère trouver en toi un appui! J'espère trouver en toi l'ami que je cherche, à qui l'on peut tout confier, pleurs, soucis, peines, douleurs, bonheur et joies, que je n'ai pas encore rencontré. Sans quoi, la vie n'est rien. Ce n'est qu'une longue et atroce comédie.»

Des cartes postales de Gustave, envoyées de diverses localités de Suisse alémanique, retrouvées dans la maison de Léontine avec son journal intime, attestent que la liaison de Gustave et Léontine s'est poursuivie jusqu'en 1911 en tout cas: «Chérie, j'ai pris un engagement au Credito Italiano, à Milan, pour deux années. Je pense partir à la fin de ce mois pour entrer à Milan le 1er. J'écrirai dès que j'aurai plus de temps. Je t'embrasse. Ton Gustave.» Léontine n'enverra jamais sa dernière carte – datée de janvier 1913 – à Gustave (v. photo).

D'après le contrôle des habitants, Léontine est décédée à l'hôpital de Morges en 1972, la même année que sa sœur. Profession: aide ménagère. Etat civil: célibataire. La maison familiale de Morges a disparu.

* Les prénoms sont fictifs. Source: Archives de la vie privée, Carouge, Genève.