Justice

«Cet homme a un cœur de pierre»

Au procès de Genève, l’avocat de la famille de Semhar a souligné la grande froideur du prévenu. Contre ce chauffeur de taxi éthiopien, le Ministère public a requis la prison à vie ainsi qu’un internement ordinaire

En sept jours d’audience, il a porté six paires de chaussures différentes. Kaleb, de son prénom d’emprunt, a le souci des apparences. Le prévenu est aussi un maniaque de l’ordre et de la propreté. A tel point que ses geôliers trouvent cela plutôt suspect. Aux yeux du procureur Joël Schwarzentrub, l’intéressé, un chauffeur de taxi éthiopien de 42 ans, est surtout un menteur, un violent, un violeur et un assassin d’enfant. «Cet homme a un cœur de pierre», renchérira Me Robert Assaël, au nom de la mère et de la sœur de la petite victime.

Pour sanctionner «l’indicible», la mise à mort de Semhar, 12 ans, le Ministère public a requis une peine privative de liberté à vie. Il a également sollicité une mesure d’internement ordinaire destinée à maintenir ce quadragénaire derrière les barreaux tant que celui-ci sera considéré comme dangereux pour la société.

«Le puzzle de la culpabilité»

Moins de deux heures pour soutenir «l’acte d’accusation de l’horreur». A l’intention du Tribunal criminel de Genève, le procureur dit qu’il renonce à faire l’exégèse des indices à charge pour se concentrer sur les éléments saillants. «La culpabilité, c’est comme un puzzle. Ce n’est pas parce qu’il manque des pièces qu’on ne voit pas apparaître l’image de l’assassin.» Point de doute, selon le procureur. C’est bien Kaleb qui est monté à l’appartement ce soir du 23 août 2012, qui a approché la fillette, qui l’a pénétrée probablement avec un doigt, qui l’a saisie par le cou alors qu’elle résistait et qui l’a étranglée avant de cacher son corps sous le lit.

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Selon la chronologie du parquet, ce crime particulièrement odieux a forcément eu lieu entre 19h30, heure à laquelle Semhar est rentrée seule chez elle, et 20h43, heure à laquelle elle n’a pas répondu à l’appel de sa mère. Or, à ce moment-là, Kaleb dit avoir attendu la fillette durant trente-six minutes dans son taxi pour un cours de conduite gardé secret. Une version farfelue, analyse le procureur. Le comportement du prévenu durant la suite de la soirée l’incrimine, tout comme les analyses ADN. Son profil a été retrouvé sur le cou, sous les ongles et sur le centre du slip de sa victime.

«Des choses qui ne s’inventent pas»

«Le faisceau d’indices est implacable et la culpabilité transpire du dossier», estime le procureur. Le Ministère public soutient aussi que Kaleb a bien été un tortionnaire pour trois de ses compagnes particulièrement vulnérables. Des victimes qui disent avoir été séquestrées, violentées et agressées sexuellement. «Il y a des choses qui ne s’inventent pas», souligne Joël Schwarzentrub tout en balayant la thèse d’une conspiration visant à accabler le prévenu.

La grande froideur et le mobile odieux de Kaleb en font un assassin qui mérite la perpétuité, conclut le procureur. Il n’a pas hésité à s’en prendre cruellement à une enfant dont il était proche et a montré une détermination sans faille en pratiquant une longue strangulation. La dissimulation du corps témoigne aussi de son mépris le plus complet pour la vie d’autrui. Sur la base des expertises psychiatriques, qui retiennent un risque de récidive élevé pour des actes de violences sexuelles, le Ministère public sollicite aussi le prononcé d’une mesure d’internement ordinaire.

«Un torrent d’atrocités»

Une seule de ces femmes s’est constituée partie plaignante. Son conseil, Me Karim Raho, rappelle «le torrent d’atrocités» que lui a fait subir le prévenu en quelques mois de vie commune. Des sévices qui l’habitent toujours malgré cinq années de thérapie. «Les psychiatres ont décrit les pulsions sadiques et le côté sombre du prévenu», relève l’avocat.

Me Assaël poursuit en dépeignant «un véritable iceberg». Kaleb n’a jamais versé une larme en évoquant le sort de Semhar, l’enfant de sa compagne qu’il disait pourtant aimer comme sa fille. Il ne s’est jamais révolté non plus contre son emprisonnement. «Il est rarissime qu’un innocent accueille de si graves accusations sans aucune réaction émotionnelle», souligne l’avocat en citant l’expert. «C’est à cette indifférence froide qu’a été confrontée la victime», ajoute Me Stéphanie Francisoz, au nom du père inconsolable de Semhar. «Elle n’avait aucune chance face à lui.»

L’audience reprendra ce mercredi avec la défense, qui va plaider l’acquittement et tenter d’insuffler le doute sur l’ensemble du dossier.

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