Et si les Vaudois disaient oui à l’initiative «Ecole 2010»? Tout le canton retient son souffle avant le scrutin scolaire de dimanche (LT des 25, 29 et 31.08.2011). Un tel résultat aurait une portée symbolique énorme: il exprimerait le rejet de toute la politique menée depuis une trentaine d’années, une volonté de remise au pas de l’école vaudoise. Depuis un sondage qui a fait monter la fièvre en donnant l’initiative nettement gagnante, les défenseurs du contre-projet officiel espèrent avoir regagné du terrain. Mais le pronostic reste très réservé. Au lieu de choisir, les Vaudois pourraient aussi renvoyer les deux projets l’un contre l’autre, dans un double refus. Au fait, quels sont les enjeux de ce vote pour les principaux intéressés?

Un oui à l’initiative ou, dans une moindre mesure, un double rejet, serait un lourd désaveu pour la conseillère d’Etat Anne-Catherine Lyon. La ministre socialiste, qui a tenu à opposer un contre-projet à «Ecole 2010», au risque de rouvrir la boîte de Pandore scolaire, défend la nouvelle loi sur l’enseignement obligatoire (LEO), longuement élaborée dans ses services d’abord puis au parlement cantonal. Trois ans après la défaite sur le Musée des beaux-arts, sa capacité de convaincre sur un enjeu capital est à nouveau à l’épreuve. Un échec fragiliserait fortement sa candidature à un troisième mandat gouvernemental. Elle serait un mauvais signe pour la gauche, qui rêve de prendre la majorité aux élections cantonales du printemps 2012. On se souvient que le Parti socialiste a écarté sans états d’âme les prédécesseurs d’Anne-Catherine Lyon, Jean Jacques Schwaab et Francine Jeanprêtre, dès lors qu’ils sont devenus des maillons faibles. Aucun des actuels membres du Conseil d’Etat ne vise ce département, mais la droite pourrait vouloir y pousser l’un des siens. Sur les sites des partisans d’«Ecole 2010», on réclame déjà la députée UDC Fabienne Despot à la place de la conseillère d’Etat socialiste.

Cette dernière serait pourtant loin d’être la seule à essuyer le camouflet en cas d’échec de la LEO. Autant sinon plus que les ministres successifs, les cadres du Département de la formation et de la jeunesse (DFJ) sont étroitement associés depuis trente ans aux réformes en vue d’une école plus intégrative. C’est cet establishment scolaire qui, le cas échéant, aurait à mettre en œuvre la rupture avec ce qu’il a toujours prôné. A noter toutefois que l’heure de la retraite est venue pour deux «parents» de la LEO, le chef du Service de l’enseignement obligatoire, Daniel Christen, et la cheffe de projet Cilette Cretton. Longuement forgé dans des groupes de travail avant d’être remodelé par les députés, le projet de loi est une œuvre de compromis qui a obtenu le soutien de tous les groupes politique, sauf de l’UDC. Il engage donc aussi la plus large partie de la classe politique.

Le corps enseignant est loin d’être uni derrière l’un ou l’autre projet. Ses associations professionnelles ont même émis des mots d’ordre contraires: oui à la LEO pour le primaire, double non pour le secondaire. Par son inspiration sélective, l’initiative rebute de nombreux enseignants qui penchent à gauche, mais les mêmes doutent que la LEO permette d’améliorer les performances scolaires. La campagne a mis en évidence une lassitude fataliste face aux réformes et aux ambitions qui ne sont pas accompagnées de moyens supplémentaires importants. Si la LEO gagne, la mise en œuvre des niveaux en français, maths et allemand dans la Voie secondaire générale (VSG) sera un défi pour les enseignants.

La LEO renforcerait l’autonomie des directeurs, pièces importantes dans le dispositif vaudois, à la tête de leur établissement. Est-ce la raison pour laquelle ils ont cette fois parfaitement respecté leur devoir de réserve? Contrairement à la campagne de 1996 sur l’Ecole vaudoise en mutation (EVM), où un groupe des «Douze salopards» s’était publiquement opposé à la réforme.

Dans la scolarité des élèves, la LEO aurait pour principal effet de mélanger les enfants de la voie à exigences de base (VSO) avec ceux de la voie moyenne (VSG). Le nombre maximum d’élèves par classe fixé pour cette filière fusionnée ne manquera pas de déclencher une bataille syndicale. Si «Ecole 2010» passe, c’est la création des classes régionales d’encadrement qui focalisera l’attention. Ces classes sont destinées à des élèves ayant des problèmes de comportement, et leur coût pour l’Etat et les communes oscille entre 13 et 80 millions par an, selon les estimations. Les critères de sélection susciteront d’âpres discussions.

La priorité donnée par l’initiative à des méthodes d’enseignement «explicites» pourrait pousser le canton à adopter de nouveaux manuels, mais tout cela reste flou. Le nouveau découpage de l’école en huit années primaires et trois secondaires n’est en revanche pas remis en question, puisqu’il fait partie de la convention intercantonale d’harmonisation (HarmoS), à laquelle le canton doit s’adapter d’ici à la rentrée 2015.

Quelle que soit l’issue du scrutin de dimanche, le retour à la paix scolaire ne paraît pas être pour demain. On peut de toute manière compter sur l’UDC pour secouer à nouveau l’édifice. Le parti suisse s’étant emparé du thème de l’école en vue des élections fédérales, la section vaudoise a annoncé le lancement d’une initiative populaire pour renforcer la formation professionnelle duale et la filière scolaire qui y prépare. L’UDC veut en inscrire le principe dans la Constitution, pour brider une école vaudoise qui, à ses yeux, pousse trop de jeunes vers les formations académiques.