La route descend le coteau de Dardagny. On revoit, comme de la terrasse du vieux manoir, les maisons basses de Russin, sur sa hauteur plantée de vignes, et le val qui, à l'autre bout, regarde les pentes du Jura, s'ouvre ici sur le Rhône où va se jeter l'Allondon. Montons à Russin. Si l'on se retourne, un peu avant d'y arriver, comme on achève d'oublier la muette désolation du vieux manoir de tout à l'heure!

Ces coteaux de Russin et de Dardagny, qui courent avec l'élan de deux masses cohérentes et foncent, l'un couvert d'ombre et l'autre de lumière, sur une falaise du Rhône, les agiles routes blanches taillées à leur flanc, qui descendent vers l'Allondon, puis les contournent, enfin cette rivière violente qui charrie du gravier, donnent à ce paysage une fière passion de mouvement. Mais à l'élan des coteaux le fleuve oppose, couverte de broussailles, sa longue falaise que, derrière, renforcent le Vuache et le Mont de Sion teintés de bleu; au bord de l'Allondon et le long des routes se dressent des peupliers qui en tous lieux sont de l'ordre et, double beauté, font de l'ordre; enfin, dessinant comme un geste d'arrêt sous la calme lumière d'une fin d'après-midi, deux ponts, l'un plus grand que l'autre, traversent la rivière. Elle va se mêler aux eaux du Rhône, la violente rivière. Où vont se mêler les agiles routes blanches? Là-bas, dans l'ombre, franchissant un ravin de la falaise et dominant le fleuve, les coteaux, la rivière et ses ponts, un viaduc aux arches hautes attire, soumet à lui les agiles routes blanches bordées de peupliers.

Heureux village que ce village de Russin! De la pointe de son coteau, il embrasse tout mon pays. Voilà bien les Voirons, le Salève qu'ignorait la rivière au fond du val désolé et qu'empourpre le soleil couchant; voici la plaine genevoise avec ses vignes, ses vergers, ses prairies et ses moissons, tous ses larges sursauts où la lumière roule comme les houles d'un océan. N'ai-je pas visité des lieux où le soleil signifiait gloire, amour, tristesse résignée, plaisir enchanté de vivre? O plaisir! la terre qui fut mon berceau me berce encore. Dans cette campagne où le sort m'a fait naître, devant cette étendue où tout détail se perd comme une voix dans une rumeur, bientôt je n'ai plus le sentiment d'une existence distincte. Dans ce paysage que le Rhône enlace, je me sens lié à toute la nature et comme porté par la vie, et je crois voir, unissant leurs forces, le fleuve et la lumière, du fond de l'horizon, courir ensemble. […]

Extrait de: Albert Rheinwald, «La lumière sur les terrasses», Genève, 1917. Poète et critique d'art, Albert Rheinwald (1882-1966) s'est fait le chantre du paysage genevois.