C’était avant le covid. Mais le virus n’a pas atténué la violence du camouflet des Genevois au Conseil d’Etat. Entre fin 2019 et début 2020, ils lui ont infligé quatre défaites en autant de scrutins sur des questions d’aménagement. Chargé du Département du territoire, Antonio Hodgers constatait alors que «la population a manifesté son envie de faire une pause dans les projets de construction». Il annoncera dans la foulée l’organisation d’assises. Baptisées «Les Rencontres du développement», elles s’ouvrent jeudi.

On peut y voir la réponse politique du Vert à ces votations. L’élu en a, lui, une «vision plus large». «L’objectif est de faire dialoguer des acteurs de la société civile qui ont des aspirations contradictoires, détaille-t-il. Ces rencontres sont nées de ma frustration de voir partir des sujets complexes dans des oppositions frontales. On ne peut pas décorréler la création de quartiers de la libre circulation et du développement économique. Les oppositions, dans chacun de ces domaines, sont légitimes. Mais leur synthèse ne fait pas un projet de société.»

Politiciens bannis

En avant, donc, pour huit débats thématiques, entre 44 intervenants, dont certains réfractaires à l’action du ministre. Les politiciens sont bannis de la scène. Une option qui plaît à Delphine Klopfenstein, la nouvelle présidente des Verts genevois. Un risque menace portant cet événement: qu’il se transforme en un bla-bla décoratif. Les Genevois ont clairement indiqué qu’ils attendent que les pratiques voire les lois changent en matière d’aménagement. «C’est l’étape qui doit suivre, confirme celle qui est également conseillère nationale. Les problèmes sont posés, mais aucune solution toute faite n’existe, même si des réponses radicales émergent. Les fruits de ces réflexions doivent clairement orienter les changements à venir. C’est également valable pour le groupe de travail que nous démarrerons à l’interne du parti.»

Chez les Verts, les votations et la campagne en vue des élections municipales du printemps 2020 ont accentué des divisions nées d’opinions irréconciliables. En résumé, l’actuel ministre des Finances de la ville de Genève, Alfonso Gomez, s’est fait élire sur un programme qui va à l’encontre de l’action d’Antonio Hodgers. «On oppose souvent ces deux figures, reconnaît la présidente. Mais au sein du parti, cette opposition n’est pas aussi figée qu’on le dit. Nous trouverons des terrains d’entente, je ne me fais aucun souci.»

Le groupe de travail sera amené à rédiger un papier de position et une feuille de route. «Il faut que l’on dépoussière la réflexion sur ces enjeux essentiels, reprend Delphine Klopfenstein. Les problèmes sont posés, mais il n’existe pas de solution toute faite. Nos victoires électorales nous donnent une certaine responsabilité. Je pense que c’est une chance; cela nous permettra de réfléchir ensemble. Mon rôle est de fédérer nos forces. Le calendrier est favorable: une période de deux ans sans élection s’est ouverte.»

Opposants verts aux Vernets

La présidente ne devrait pas manquer de travail. Vendredi, les opposants au futur quartier des Vernets manifesteront, dans l’attente du résultat de leur recours contre l’autorisation de construire, délivrée par les services d’Antonio Hodgers. Selon Delphine Wuest, cheffe de groupe au Conseil municipal qui dit «attendre beaucoup» du processus interne, des élus verts y participeront. «C’est la liberté de chacun. Je respecte cette diversité. Ce qui importe, c’est que le dialogue se fasse dans la bienveillance et le respect. Notre parti étant notamment né du mouvement associatif, nous sommes habitués à ne pas être d’accord sur tout.»

Pour qu’un dialogue existe, «encore faut-il que les gens veuillent entendre les arguments d’en face», glisse le député François Lefort. «Des travailleurs viennent à Genève parce qu’il y a du boulot. Comme on n’a rien construit depuis les années 70, on rattrape ce retard aujourd’hui. Les Verts qui veulent appliquer la décroissance au logement doivent m’expliquer comment on fait. On continue à déverser notre trop-plein en France? Certains ont été boostés par des énervés. Cette tendance tout juste majoritaire a foutu en l’air des positions réalistes, fruit d’un travail de plusieurs années.»

«Faire et trouver des compromis»

David Martin, président de la Commission cantonale de l’aménagement: «Maintenant aux commandes de l’aménagement urbain, notre parti ne peut plus se contenter de dire. Il doit faire et trouver des compromis. C’est un positionnement que nous devons encore digérer. Nous devons désormais définir un projet de développement qui respecte les critères verts et de la protection du climat. Compte tenu du nombre de projets qui sortent de terre aujourd’hui, on peut freiner un peu les déclassements pour prendre le temps de cette réflexion.»

Alfonso Gomez, lui, juge «positif d’entendre les inquiétudes glissées dans les urnes» et de prendre, à l’occasion des Rencontres, «le temps de la réflexion». «Ces questions traversent les Verts depuis des décennies, reprend-il. Au sein du parti, je veux inverser la réflexion. Je soutiens la construction de logements, car les besoins sont bien réels. Mais la place de la nature et de la biodiversité doit être au centre de ces projets, les constructions devant s’adapter à elles. Aux Vernets, je ne pense pas que cela a été le cas. Cela dit, la question de fond, c’est de savoir quelle croissance nous souhaitons pour Genève. La construction de logements a battu des records. Or, cela n’a pas d’effet notable sur le taux de vacance. Genève est déjà la ville la plus dense de Suisse. La charge urbaine sur la nature et la biodiversité y est déjà énorme. Antonio le dit lui-même: les plans localisés de quartier hérités d’une époque qui n’avait pas les mêmes préoccupations doivent être réexaminés. Je me réjouis de cette nécessaire intervention du politique.»