La peur, le choc. «La Suisse se réveille groggy», résume lundi Le Journal du dimanche. Plusieurs titres de la presse internationale estiment que ce sont les amalgames qui ont influencé le vote, même si «personne ne s’attendait à une victoire aussi massive», observe l’Institut Religioscope, pour lequel «le minaret a été transformé en marqueur de l’islamisation». C’est donc la peur qui a gagné, renchérit L’Est républicain. Et le quotidien catholique français La Croix de s’interroger: «Un tel référendum dans d’autres pays européens ne donnerait-il pas des résultats semblables?» Il pense que ces «temps de chômage massif sont des périodes de repli sur soi, où l’étranger apparaît comme une menace».

Pour la Frankfurter Allgemeine, cela témoigne surtout d’un «esprit borné», de «craintes» et d’une «volonté d’isolement». C’est en Allemagne que les commentaires sont d’ailleurs les plus virulents. Même si Die Z eit relativise, en écrivant qu’en fait, les initiants n’ont voulu qu’interdire la burqa. Il s’agit pourtant «d’une peur profonde – la peur que les valeurs sociales puissent être en danger», commente le Spiegel. Cela aura de «graves» conséquences pour la Suisse. Le pays «va se trouver en face de gros problèmes» sur la scène internationale. L’économie, les banques et le tourisme helvétiques vont souffrir, prédit-il. Et d’ajouter que ce vote porte un coup à la crédibilité de la Suisse auprès des nations musulmanes en temps que pays médiateur. La Süddeutsche Zeitung parle, elle, d’un vote de «frustration», où la «fin du secret bancaire» et l’affaire Kadhafi ont joué un rôle: les Suisses ont «donné une leçon» à un gouvernement qui «n’a pas brillé».

Nos diplomates auront ainsi beaucoup à faire. Le Monde confirme: «Des mouvements d’extrême droite se sont réjouis, à l’image de la vice-présidente du Front national français, Marine Le Pen, qui a demandé aux élites de cesser de nier les aspirations et craintes des peuples européens.» Le quotidien français a ouvert un forum virtuel pour enjoindre les musulmans de Suisse à témoigner de leur vie quotidienne.

Le monde s’indigne et s’interroge sur les fondements de ce vote. A commencer par Al-Jazira, pour laquelle on craint en Suisse «la propagation d’un islam radical, alors que la communauté musulmane y a toujours été considérée comme assez modérée». La chaîne d’information et d’autres médias arabes font l’objet d’un examen du correspondant de la Basler Zeitung à Beyrouth, qui évoque «une ombre sur la Suisse». La Neue Zürcher Zeitung a aussi fait le tour de la presse arabe. Elle en conclut que ce vote est une offense, mais que les Suisses «ne doivent pas se laisser mettre sous pression».

La BBC écrit pour sa part que ce résultat surprenant est très mauvais pour le gouvernement, «qui craint des troubles parmi la communauté musulmane». CNN, mais surtout le New York Times y vont de leur incrédulité: «La Suisse écorne son image de chantre de la tolérance et prend le risque de se mettre en porte-à-faux avec le droit international et le monde musulman.» Ce que confirment tous les experts interrogés par le quotidien espagnol El País.

Libération a dû fermer son article aux commentaires des internautes, après que plus de 100 messages ont été déposés. Extrait du forum: «J’apprécierais que l’on fasse le même référendum en France. A bon entendeur salut.» Même tonalité dans Paris Normandie: «L’onde de choc du «non» suisse aux minarets se propage en France» et «personne ne peut aujourd’hui garantir qu’interrogés sur la même question, les Français auraient rejeté le projet d’interdire les minarets». Et «il y a gros à parier que si la votation existait en Belgique, une majorité de citoyens se prononceraient contre, eux aussi. Fascistes notoires et néopopulistes se faisant fort d’attiser les passions les plus basses», analyse Le Soir.

Pour un internaute de Marianne 2, «le sondage suisse sur les minarets, si c’était en France, le résultat serait le même»: ainsi parle un membre du réseau social Twitter. Et les commentaires affluent aussi sur le site de Rue89, sur celui du journal catalan Avui. Partout, partout. Dans le genre accrocheur, Libé titre lundi à la une: «Le vote de la honte». Pour son éditorialiste, Laurent Joffrin, «la peur irraisonnée de l’islam a de nouveau frappé. […] Le vote suisse est un signal d’alerte pour l’Europe entière. Aucun gouvernement du continent n’a jusqu’à présent réglé de manière satisfaisante ses rapports avec la religion musulmane.»

Ce alors qu’il faudrait «favoriser, sur des bases laïques établies depuis longtemps, l’émergence d’un islam européen […] fidèle à sa foi et acclimaté à la culture des droits de l’homme. La Suisse vient de lui tourner le dos, au grand bénéfice des intégristes de tous les bords.» Ainsi, pour Charente libre, la leçon «vaut pour toutes les démocraties: elle démontre par l’absurde les dangers du référendum dit «d’initiative populaire», une aubaine et une arme redoutable pour tous les extrémistes sachant surfer sur les peurs irrationnelles des opinions publiques».

D’ailleurs, le Times de Londres appelle à une invalidation du vote. Cette décision populaire est un coup porté à la liberté de croyance, écrit-il. Car les appels généraux au dialogue et à la reconnaissance de la diversité ne suffisent plus pour contrer la xénophobie, écrit La Repubblica: «Nous avons besoin d’une politique pragmatique en Europe qui permette de vivre ensemble.»