Pour Genève, et pour Berne aussi, c'était du jamais vu. La moité du gouvernement genevois s'est déplacée mardi au Palais fédéral pour vanter le CEVA, autrement dit la liaison ferroviaire Cornavin-Eaux-Vives-Annemasse. Si celle-ci se réalise, elle permettra à la deuxième ville de Suisse d'avoir son RER. A l'heure du

lunch, dans la galerie des Alpes du Palais fédéral, le canton et république de Genève avait convié les parlementaires fédéraux à un buffet. Robert Cramer, président du Conseil d'Etat, Carlo Lamprecht, le patron de l'Economie, Laurent Moutinot, celui de l'Aménagement du territoire, sans oublier la directrice des Finances, Martine Brunschwig Graf, déjà sur place en tant que conseillère nationale: la délégation gouvernementale était à la hauteur de l'enjeu, le «chantier du siècle», et de la difficulté de l'entreprise: convaincre la classe politique suisse que le projet est décisif pour tout le pays.

«Le temps presse si nous voulons réussir ce que Berne, Zurich ou Bâle ont bien su faire», ouvre Robert Cramer. Pour plaider leur cause, les Genevois ont un allié de taille, en la personne de Benedikt Weibel. Le directeur général des CFF dit tout le bien qu'il faut penser de cet investissement énorme (1 milliard de francs). Mais il le place sur le même pied que la ligne diamétrale de Zurich et la liaison Mendrisio-Varese, trois projets pour lesquels une promotion groupée se met en place.

L'assistance est debout, verre à la main. La présentation, rapide et sobre. On passe sur les éléments déplaisants du contexte actuel, la priorité aux économies sous la coupole fédérale et la concurrence de priorités qui fait rage entre le trafic d'agglomération et le raccordement aux lignes à grande vitesse. «Les Genevois se réveillent tard, mais la chose est possible si tout le monde fait bloc», estime en aparté un haut fonctionnaire. «Ils avaient tendance à croire qu'ils y avaient droit, maintenant ils se rendent compte qu'ils doivent se battre et c'est une bonne chose», renchérit son voisin.

Déjà pour le rattachement de sa gare à l'aéroport, Genève a été en retard sur Zurich. Dans le cadre de Rail 2000, ensuite, la 3e voie Genève-Lausanne s'est raccourcie comme peau de chagrin, les cantons lémaniques ne voulant pas mettre la main au porte-monnaie. Le contournement autoroutier de la ville, mené à bien, et la traversée de la rade – toujours à l'état de rêve – ont longtemps mobilisé toutes les énergies du canton dans ce domaine. Mais tout autant qu'à son amour de la voiture, Genève doit son retard dans les transports publics à une forme de splendide isolement.

Les Genevois? «Dans tous les groupes politiques, il y a la minorité romande et, dans celle-ci, la minorité genevoise, s'amuse le conseiller aux Etats Michel Béguelin (PS/VD). Ils ont souvent de la peine à franchir la Versoix, croyant que leur problème est connu de tous. Aujourd'hui, ils montrent qu'ils existent en situant leur projet dans le cadre national.»

Sous la coupole fédérale, par les majorités qui courent, les Genevois passent souvent pour les pires des Romands, tant ils aiment l'Etat et les dépenses. Mais le sentiment à leur égard est ambivalent, l'apport de l'ouverture internationale à l'image du pays étant difficile à contester. Actuellement du reste, à Berne, Genève est dans une bonne passe. La conseillère fédérale Micheline Calmy-Rey est bien installée. Le nouveau président du Conseil national, Jean-Philippe Maitre, promet dans les interviews une présence renforcée de son canton dans le concert confédéral. Le canton a marqué des points en soutenant, bien qu'elle lui coûte, la nouvelle péréquation. Le Conseil d'Etat est apparu dans ce dossier comme un solide soutien de la politique fédérale, tout le contraire des Vaudois, complètement absents de la campagne.

Responsable d'un comité unitaire pour le RER genevois et, à ce titre, artisan d'une incroyable union sacrée cantonale autour du projet CEVA, Gabriel Barrillier fait table rase du passé: «Nous faisons l'apprentissage de la solidarité nationale et passons notre examen de modestie», proclame ce député radical au Grand Conseil. Convaincus par Benedikt Weibel que leurs projets isolés n'auraient guère de chance – en raison du réflexe anti-zurichois pour l'un, des situations périphériques pour les autres –, les ministres genevois, zurichois et tessinois ont rencontré ensemble récemment le conseiller fédéral Moritz Leuenberger. But de l'effort commun: faire passer les trois projets dans la convention de prestations 2007-2010 que la Confédération doit signer en 2006 avec les CFF. L'enveloppe prévue à ce jour (5,7 milliards de francs) ne semble pas le permettre, d'où l'accélération des démarches de lobbyisme.

Dans la galerie des Alpes, une cinquantaine de parlementaires avaient répondu présent. Surtout des Romands. Mais les collaborateurs d'Ecopolitics – la société de lobbyisme, proche des Verts, mandatée par Genève – se réjouissent d'avoir attiré plusieurs grosses pointures alémaniques, dont deux Zurichois. Le PDC haut-valaisan Rolf Escher, qui préside la commission des transports des Etats, concède au moins à Genève un avantage historique dans la bataille: les premiers engagements de la Confédération sur la liaison Cornavin-Annemasse ne remontent-ils pas à 1912?