«Ce vote est historique, c’est la première fois que l’on parvient à construire une infrastructure de poids avec nos voisins français.» Président d’Alprail et du parlement genevois, le PDC Guy Mettan exprime la joie des autorités et de tous les partis gouvernementaux face au plébiscite pour la liaison ferroviaire CEVA, qui attendait son heure depuis plus d’un siècle. Avec un taux de participation de 57,8%, les Genevois ont accepté par 61,2% des voix le crédit complémentaire de 113 millions qui permettra de boucler le financement du futur train. Il reliera la gare de Cornavin à la ville frontière d’Annemasse, en Haute-Savoie, en vingt minutes.

Soulagement franco-suisse

Pour le libéral Mark Muller, ministre des Constructions, «les Genevois ont fait preuve d’une grande maturité. Ils ont compris que la prospérité et la qualité de vie du canton dépendent du développement de ce type d’infrastructure. Ils ne se sont pas laissé berner par les arguments fallacieux des référendaires.» Le conseiller d’Etat se félicite que le tracé alternatif dit «du pied du Salève» n’ait pas trouvé grâce aux yeux des citoyens, tout comme les menaces de surcoûts brandies par les opposants. Alors que le projet est devisé à 1,47 milliard, dont 57% sont pris en charge par la Confédération et 43% par le contribuable genevois, les anti-CEVA ont martelé que la véritable facture s’élèverait à 2 milliards.

Du côté français, où les autorités se sont engagées à investir 198 millions, le soulagement est de mise. Il faut dire que la campagne pour les élections cantonales, durant laquelle les sentiments anti-frontaliers se sont maintes fois exprimés, a marqué les esprits. Président de la Région Rhône-Alpes, Jean-Jack Queyranne se réjouit que «les électeurs genevois aient refusé les manœuvres de dernière minute, qui visaient à bloquer le projet au prix d’une campagne anti-frontaliers fondée sur la peur. Le CEVA est une traduction concrète de la construction de la métropole franco-genevoise autour d’objectifs communs.»

Recours paralysants

Maillon manquant du RER franco-valdo-genevois de 230 kilomètres, qui touche un bassin de population d’un million d’habitants et 400 000 emplois, le CEVA devrait désengorger le canton en mettant en réseau quarante gares en Suisse et en France. Cinq gares intermédiaires conçues par l’architecte ­français Jean Nouvel sont prévues: Lancy-Pont-Rouge, Carouge-Bachet, Champel-Hôpital, Eaux-Vives et Chêne-Bourg. Les deux tiers du réseau seront souterrains, et plusieurs projets s’articuleront autour de la ligne: le nouveau théâtre de la Comédie et 250 logements verront par exemple le jour autour de la gare des Eaux-Vives.

Les autorités genevoises espèrent démarrer les travaux début 2010, pour voir les premiers trains circuler en 2016. Mais encore faudra-t-il venir à bout des 57 recours déposés auprès du Tribunal administratif fédéral. Ragaillardi par le oui massif des Genevois, Mark Muller va redemander la levée de l’effet suspensif, qui lui a déjà été refusée. Le libéral entend négocier avec les recourants, mais il estime qu’une quinzaine d’entre eux, «les purs et durs», iront jusqu’au bout en attendant le verdict de la justice. Les modalités de la part fédérale du financement du surcoût doivent par ailleurs être précisées, mais le principe est acquis, dit-il.

Loin de jouer les bons perdants, les anti-CEVA de l’Association pour une meilleure mobilité franco-genevoise dénonçaient dimanche «une campagne de désinformation sans précédent» des pro-CEVA. L’UDC, qui luttait contre le projet, prévient que le CEVA «représente une plus grande perméabilité à la délinquance transfrontalière en créant six nouveaux points d’accès», selon son président, Soli Pardo. Ce dernier s’était illustré pendant la campagne en faisant paraître un ­encart publicitaire fustigeant un moyen de transport pour «la racaille» d’Annemasse. Egalement contre le CEVA, le MCG, connu pour son combat contre les frontaliers, prédit «sept années de chaos».

Union sacrée des partis

Il en faudra plus pour ternir la joie des partisans du projet. Président des socialistes, René Longet salue «une grande victoire pour la région.» Le député libéral Pierre Weiss se félicite de la prise de conscience des Genevois que la région existe. Les deux politiciens soulignent que le front uni des partis, sauf les deux forces populistes, a convaincu. A droite, on pense déjà au prochain projet d’envergure: la traversée du Léman (lire ci-contre.)

Pour rassurer les habitants de Champel et de Florissant-Malagnou, les deux seuls quartiers du canton où le non l’a emporté, Mark Muller promet que «l’impossible sera fait pour que le chantier provoque le moins de nuisances possible. Par ailleurs, que ceux qui redoutent la venue de délinquants se rassurent: les voyous qui veulent cambrioler viennent en voiture: je ne les imagine pas transportant leur butin en train dans des sacs Migros!» Le magistrat souligne que le CEVA valorisera les quartiers qui accueilleront des gares «en faisant monter les prix de l’immobilier.»