Le CEVA ouvre ses portes et ses soucis au public

Mobilité Les Genevois ont été invités ce week-end à découvrir les travaux de l’ossature du futur RER transfrontalier

L’ampleur du chantier a impressionné, tout autant que les retards et les surcoûts engendrés

Les riverains du quartier de La Chapelle ont été particulièrement choyés ce samedi. Dès 9h, bien avant le début des portes ouvertes du CEVA (de 10h à 17h ce week-end), une soixantaine d’entre eux ont eu droit, «comme des VIP», à une visite en avant-première de l’immense chantier de la gare de Bachet-de-Pesay qui leur fait face depuis plus de trois ans. Ils en connaissaient en surface les nuisances sonores et les poussières, ils ont découvert en profondeur, à 16 mètres sous le sol, la colossale foreuse Jumbo qui a déjà percé 830 mètres du tunnel de Pinchat (2100 mètres au total).

A 10h, un café leur a été offert ainsi qu’un pot de miel de Genève Région. «Une douceur dans ce monde de bruit», sourit un habitant du chemin de la Chaumière. Ces riverains, «tous des pro-CEVA» disent-ils, ont l’impression d’avoir été floués. «Ceux de Champel étaient des opposants virulents, ils ont multiplié les recours et cela a ralenti le début des travaux. Pour les calmer, les autorités leur ont promis des parois pour atténuer le bruit quand les trains passeront [toutes les 10 minutes]. Nous avons demandé la même chose mais rien obtenu», résume un habitant. Ils ont déposé plainte, une procédure est en cours au Tribunal fédéral.

Croisé dans l’après-midi à Val d’Arve, sur un autre chantier, Luc Barthassat, le conseiller d’Etat chargé des transports, a voulu les rassurer: «Les habitants de Champel ne sont pas plus protégés que d’autres. Sitôt que possible, nous allons procéder à des simulations à l’aide de vibreuses. Il a même été prévu d’aller au-delà des normes si cela s’avérait nécessaire.»

Cette controverse est à verser au passif du plus gros chantier du siècle à Genève, qui n’en manque pas. Si, comme ce samedi et ce dimanche, les portes ouvertes ont été conçues «pour que les Genevois se rendent compte où va leur argent et que l’on travaille jour et nuit pour eux», dit Luc Barthassat, elles suscitent certaines interrogations. La première concerne la livraison du Ceva ou Léman Express puisque c’est le nom qui vient d’être donné au RER transfrontalier. Les premières rames rouleront fin 2019 si tout va bien. Soit deux années de retard. Les recours d’habitants de Champel qui ont repoussé de douze mois le percement de la falaise du Val d’Arve sont l’une des explications. Une autre: les écueils géologiques observés ensuite sur place ont contraint les ingénieurs à revoir à la baisse la progression du creusement du tunnel de Champel (1630 m). «Nous avançons au rythme d’un mètre par jour car il nous faut sans cesse consolider», témoigne un ingénieur présent dans la galerie dont 280 mètres ont été pour l’heure dégagés. «Nous aurions sans doute dû ouvrir plus tôt la falaise de Champel», regrette l’un de ses collègues.

Autre gros embarras: les surcoûts. Initialement devisé en 2008 à 950 millions de francs, le coût du chantier est estimé en 2015 à 1,576 milliard. Mais tout indique que le seuil des 2 milliards peut être franchi. «On peut comprendre les imprévus de génie civil et l’extrême complexité du chantier, juge le député PLR Michel Ducret. Mais il est peu compréhensible que des différentiels importants soient constatés au sujet de la réalisation architecturale des stations.» L’élu qui a déposé une question écrite auprès du Conseil d’Etat évoque les panneaux de verre qui pareront les cinq gares et emmèneront la lumière naturelle jusque dans les sous-sols. L’architecte français Jean Nouvel va les concevoir. «Or il apparaît que le matériau pour ce faire n’existe pas, qu’il faut donc le développer, et ce serait au client d’en supporter le coût. C’est inadmissible. J’appelle cela une tentative d’escroquerie, de l’ordre de 40 à 50 millions de francs.»

Le député MCG François Baertschi, un anti-CEVA de la première heure, estime «qu’il s’agit désormais de tenter de limiter les dégâts et que le Conseil d’Etat devra malheureusement couper dans d’autres budgets comme l’école ou le social.» «Le surcoût de 200 millions pour venir à bout du tunnel de Champel me semble d’ores et déjà acté», affirme-t-il.

En 2013, 18 000 visiteurs étaient venus se faire expliquer les travaux et constater leur avancée. Ils étaient 32 000 ces deux derniers jours à découvrir les cinq sites (Pont-Rouge, Bachet, Val d’Arve, Eaux-Vives et Chêne-Bourg). D’autant que des navettes gratuites les déposaient d’un chantier à l’autre et que dimanche était décrété «Journée sans ma voiture». Une occasion de parcourir à pied ou à vélo le tracé de la voie verte CEVA, futur cordon de verdure réservé à la mobilité douce entre Chêne-Bourg et les Eaux-Vives. Sur ce dernier site, où doit aussi se construire la Nouvelle Comédie, un artiste enfermé dans une cabane déclamait du Shakespeare face à une bétonneuse, visionné au travers de judas par les passants. «Notre métro va changer la ville, assure Lydie, professeure en littérature chaussée pour l’occasion de bottes. Quand les gens peuvent mieux se déplacer, les idées aussi bougent, ça décloisonne, ça éparpille, c’est la modernité.» Elle ne fait aucun commentaire sur les surcoûts mais mise sur une qualité de vie bien meilleure «si enfin les gens posent leur voiture».

«Le matériau pour les panneaux de verre des gares n’existe pas, il faut le développer, et ce serait au client d’en supporter le coût»