Le marché. C'est à cause du marché que les dirigeants des anciennes régies fédérales ont droit à un salaire nettement plus élevé que celui qu'ils touchaient lorsque leur entreprise était soumise au régime fédéral. C'est en ces termes que le président du conseil d'administration des CFF, Thierry Lalive d'Epinay, a justifié mardi l'adaptation à la hausse des revenus des six membres de la direction générale des CFF. Salaire de base et primes compris, ces traitements représentaient un montant de 1,75 million en 1999 et de 2,42 millions l'an dernier. Celui-ci devrait passer à quelque 2,73 millions cette année.

Salaire supérieur à celui d'un conseiller fédéral

Le revenu du président de la direction générale Benedikt Weibel constitue logiquement le poste le plus important. Jusqu'à l'an dernier, il recevait un salaire de base de 368 000 francs, additionné d'un bonus de 100 000 francs (soit la moitié du bonus maximal autorisé). Il a ainsi gagné 468 000 francs, soit plus qu'un conseiller fédéral, qui doit, lui, se satisfaire de quelque 400 000 francs. Selon la décision du conseil d'administration, son salaire de base grimpe à 480 000 francs. Le bonus pourrait aller jusqu'à 240 000 francs, mais, assure Thierry Lalive d'Epinay, la prime réellement versée devrait continuer de se situer autour de 50%, soit 120 000 francs. Ainsi, au total, son revenu devrait être de quelque 600 000 francs.

«Le Département des finances a fait faire une étude comparative sur une douzaine d'entreprises européennes de logistique et de transports. Cette analyse montre que le management des CFF gagne entre 50 et 75% de moins», fait remarquer Thierry Lalive d'Epinay pour justifier les mesures décidées. Il rappelle que le parlement a, par la réforme des chemins de fer, conféré le statut de société anonyme aux CFF. «Ils peuvent agir avec succès dans un environnement toujours plus marqué par l'économie de marché. Or, il y a une forte pression sur nos managers et le recrutement devient difficile», poursuit le président des CFF.

Il rappelle que l'entreprise a déjà dû s'aligner sur les standards européens lorsqu'elle a engagé Ken Bloch Sörensen, puis Per Utnegaard pour diriger son secteur marchandises. Les deux Scandinaves ne sont pas restés longtemps en place et ont été remplacés par un Suisse, Daniel Nordmann, ancien secrétaire central de l'Union syndicale suisse (USS) et engagé ensuite par les CFF comme chef du personnel. Cet exemple ne démontre-t-il pas qu'il n'est pas nécessaire d'aller chercher des managers à l'étranger? «Nous avons commis une erreur. Les gens qui, comme eux, viennent de l'extérieur connaissent le business international, mais ils ignorent le monde politique et syndical suisse. L'ancien directeur de La Poste Reto Braun était dans une situation identique», avoue Benedikt Weibel.

Déjà une polémique

Au moment de son engagement, Reto Braun a lui aussi bénéficié de ce changement de régime. Tout comme Tony Reis lorsqu'il fut engagé, en 1997, par Télécom PTT. C'était avant la séparation de l'entreprise en deux. A l'époque, son salaire – on parlait de plus de 700 000 francs, chiffre qu'il n'a lui-même jamais confirmé – a déjà fait scandale. Aujourd'hui, Benedikt Weibel se trouve dans une situation identique. Son salaire est révélé au grand jour, scandalise les syndicats – l'USS parle d'«attitude arrogante, élitaire et myope» – et provoque une tempête politique.

Le directeur général des CFF, lui-même socialiste, dit «comprendre ces réactions» et reconnaît qu'«il est difficile d'expliquer les salaires des top managers». Il tente néanmoins de le faire: «Nous sommes pris entre la logique du marché et un aspect plus psychologique.

D'une part, il y a des fonctions pour lesquelles nous ne pouvons recruter à l'interne, par exemple dans le domaine des finances, où des capacités totalement nouvelles sont exigées.

D'autre part, il semble effarant que des salaires tels que le mien soient fixés à une hauteur que ne réalise pas le commun des mortels. Je préférerais un revenu plus bas avec plus de garantie, mais, avec la suppression du statut de fonctionnaire, mon contrat peut être résilié en un an alors que, auparavant, j'étais nommé pour quatre ans», analyse-t-il.