Plus que trois mois jusqu'au 15 juin. A cette date, le Simplon recommencera à naviguer sur les eaux du Léman, près de deux ans après l'incendie en rade de Genève qui l'avait mis hors d'usage. L'équipage attend ce jour avec impatience: le Simplon est le vapeur le plus puissant, le plus rapide de la flotte historique du lac.

Pour l'heure, ce fleuron est encore en travaux dans le bassin de la Compagnie générale de navigation (CGN), à Ouchy. «Nous lui avons fait une piqûre de jeunesse, pour le faire tenir une dizaine d'années», explique Luc-Antoine Baehni, le directeur. Il a fallu refaire l'électricité, la stabilité. Soigneusement restauré, le salon Belle Epoque sera «le plus beau de Suisse». Coût de l'opération: 3 millions de francs, dont deux ont été fournis par les associations de défense du patrimoine.

Le «Savoie» désossé

A quelques pas de là, à sec dans le bassin de radoub, c'est le Savoie qui est en pièces détachées. Le «soleil» qui décore son flanc est posé à même le sol. Pas de simple piqûre de jeunesse, ici, mais une reconstruction presque totale pour qu'il serve à la prochaine génération. Dix-huit mois de travaux, après dix-huit mois d'études préparatoires. Les normes de sécurité ont imposé pas mal de compromis aux restaurateurs: cloisons étanches dans la coque, zodiacs auto-gonflables sur le pont, radar, détection d'incendie, wc pour handicapés. N'empêche, dans un an il reprendra le lac, plus beau qu'avant. Coût de l'opération: 10 millions.

Dix millions. C'est le coût moyen pour restaurer les unités historiques de la flotte lémanique, qui en compte huit. L'expérience du Montreux et de ses dépassements de crédits (1998-2001), a montré qu'il était illusoire de vouloir s'en tirer à meilleur compte, assurent les responsables du chantier.

Des réparations retardées

Trop longtemps reportées sans doute, les demandes massives de la CGN tombent au plus mauvais moment pour les finances exsangues des cantons romands. Vaud, qui pilote le tout, a sérieusement revu à la baisse, ou du moins étalé dans le temps en 2003 le programme de rénovation. Conséquence des décisions prises alors, la CGN vient d'annoncer l'immobilisation de l'Italie fin 2005 et du Vevey fin 2006, dont l'entretien est devenu trop onéreux. «Nous les arrêtons, comme nous avions dit que nous le ferions, mais ces annonces sont aussi une manière de lancer la deuxième phase de notre programme», explique Luc-Antoine Baehni.

Envisagée pour 2006, la présentation d'une nouvelle demande de crédits ne manquera pas de relancer la polémique sur l'opportunité d'un programme aussi coûteux. En 2003, la prudence de l'Etat avait déclenché dans le public un vaste mouvement de sympathie envers les vieux bateaux. Une Association des amis des bateaux à vapeur du Léman (ABVL) a vu le jour et réuni près de un million et demi de francs pour réparer le Simplon.

Le rêve romantique des amis des vapeurs

Le Simplon, le Rhône, l'Helvétie et les autres. Les amis des vapeurs en parlent avec un amour inconditionnel. Yves de Siebenthal, président de l'ABVL, milite pour le sauvetage de toute la flotte, vapeur ou non. Son rêve romantique: que toutes les courses touristiques sur le lac soient assurées par les bateaux à roues. Cette option, assure-t-il, est gagnante sur le lac des Quatre-Cantons, à Dresde sur l'Elbe. Au contraire, les lacs de Neuchâtel et de Lugano ont perdu beaucoup d'attrait depuis qu'ils ont liquidé leurs vapeurs.

L'attachement du public aux bateaux historiques est incontestable. Mais faut-il pour autant rénover à grands frais l'ensemble de cette flotte? Luc-Antoine Baehni relève que ce n'est pas à lui de faire des propositions de démantèlement dès lors que huit bateaux sont classés à l'inventaire des monuments historiques. Mais il se garde de répondre catégoriquement à la question. De fait, l'Helvétie, surnuméraire dans l'horaire, est en rade depuis 2002.

Tourisme et patrimoine

La CGN doit faire le grand écart entre ses deux missions, l'une touristique et patrimoniale, l'autre de transports publics. Le regard du directeur de la CGN s'illumine: «Le développement des transports publics, cela fait tilt.» Dans dix jours, la CGN inaugurera la ligne entre Nyon et Chens-sur-Léman, un nouveau pont sur le Léman après la navette Lausanne-Evian. Depuis 2004, la France s'est enfin associée au financement de la CGN, avec une contribution de 850 000 francs, et cette nouvelle offre en contrepartie. Le calcul de rentabilité repose sur une prévision de 100 frontaliers et 100 touristes par jour en moyenne.

Ce sera un test pour l'orientation de la compagnie, car la CGN a d'autres projets. Notamment pour sortir la région genevoise de son asphyxie routière. Coppet (VD) a manifesté son intérêt pour une ligne à destination de Genève, via Versoix. Cette prestation pourrait être assurée par un «navibus» de 60 personnes. Cela représente un investissement de 2 millions, du même ordre de grandeur qu'un autobus. Les syndics de Morges et de Vevey seraient également intéressés par des services de desserte. Le développement des Mouettes de Genève, intégrées dans le réseau de transports publics, témoigne déjà d'une telle évolution. Cela ne va pas sans coûts ni sans difficulté, si l'on pense au crédit de 4 millions de francs pour la seule plateforme d'embarquement du pont de la Machine, récemment refusé par la commission des travaux du Conseil municipal.

Renforcée par son développement dans les transports publics, la compagnie n'en pourrait que mieux assurer sa mission patrimoniale. «Il y a lieu de se demander pourquoi on n'a pas pensé plutôt au développement des transports publics sur le lac, note Luc-Antoine Baehni. Peut-être justement parce qu'on était obnubilé par les bateaux Belle Epoque, qui empêchaient d'imaginer l'avenir.»