Sept heures du matin au port de Thonon-les-Bains. Des frontaliers tapent du pied en attendant les deux Navibus qui les déposeront de l’autre côté du Léman. Vingt-sept minutes de traversée, ça va nettement plus vite que la route. «Avec la voiture, il faut 1h30 si tout va bien», dit Martial, un usager, coiffeur dans un salon lausannois.

Depuis son ouverture en 2009, la ligne 2 de la CGN ne désemplit pas. La compagnie évoque même un taux de croissance de 150% et un nombre mensuel de passagers qui approche les 10 000. Ils sont en tout 1600 chaque jour à prendre un bateau, en incluant les lignes Evian-Lausanne et Chens-Nyon.Sur la ligne 1, entre Evian et Lausanne, il arrive que 540 passagers s’entassent sur un seul navire. Rançon du succès, des abonnés restent à quai, de plus en plus fréquemment. «Pour ceux dont l’emploi du temps est réglé à la minute, c’est la catastrophe», relate Martial.

Un Navibus peut accueillir jusqu’à 125 passagers. «Les premiers voyages étaient plutôt confortables, on pouvait lire le journal, boire un café, voire finir sa nuit. Aujourd’hui, on est serré comme dans le métro parisien, les gars de la CGN se font insulter et sont sur les nerfs, l’ambiance plutôt cool a viré à un face-à-face de moins en moins courtois.»

Les usagers commencent à se faire entendre, à l’initiative du Groupement transfrontalier européen (GTE) basé à Annemasse (Haute-Savoie), qui a obtenu une représentation du public dans les assemblées de la CGN. En juin, un questionnaire sur les conditions de transport a été soumis aux pendulaires et un plan d’action a été présenté le 6 décembre dernier lors d’une rencontre CGN-GTE.

«Nous demandons davantage de dessertes, nous dénonçons les horaires 2012 identiques à 2011, alors que les tarifs augmentent sensiblement, et nous déplorons le fait que nous ne participons pas à l’élaboration de ces horaires», résume Quentin Déal, coordinateur de la sous-commission transport du GTE pour la CGN.

Cet informaticien à la Banque Cantonale Vaudoise est un fidèle des traversées lacustres depuis 1982 sur la ligne Evian-Lausanne. Si la situation ne s’améliore pas vite, il craint que les frontaliers ne reprennent leur voiture pour être sûrs d’arriver à l’heure au travail.

A l’issue de la rencontre de la semaine passée, la bonne nouvelle est venue de la direction de la CGN, qui envisage, dès janvier 2012, de mettre à flot un troisième bateau à 7h depuis Thonon, qui ralliera Lausanne en 50 minutes. «On a traité l’urgence, mais le problème reste entier: il faut plus de bateaux», tempère Quentin Déal.

Les usagers comptent peser davantage sur les choix stratégiques de la CGN, qui s’est engagée dans une restructuration qui verra le jour en juin 2012, avec la création d’une entité consacrée au transport public et d’une autre tournée vers la flotte patrimoniale. Côté français, on reconnaît que la CGN a consenti des investissements depuis deux ans, mais qui concerneraient essentiellement la flotte patrimoniale et non le transport public.

Jean Denais, maire de Thonon, précise: «La CGN dépend du financement des cantons suisses, ce qui laisse peu de marge de manœuvre au conseil d’administration de la société. Or, du côté suisse, il n’y a pas de réelle culture du transport public lacustre qui, il est vrai, intéresse une clientèle de pendulaires surtout français.»

La totalité des subventions accordées en 2010 à la CGN par Vaud, Genève et le Valais se monte à 7 millions de francs. Le montant global de la subvention française se monte à environ 1,2 million.

Pour François Marthaler, chef du Département des infrastructures à l’Etat de Vaud, «les autorités françaises doivent accepter de payer plus si elles désirent une amélioration des transports publics sur le Léman». Il mise sur la création d’un Groupement local de coopération transfrontalière (GLCT) pour financer de manière équitable de futurs bateaux, «un peu sur le modèle du GLCT franco-valdo-genevois pour les lignes d’autobus transfrontalières».

Sauf qu’un Navibus (3,5 millions, livrable en 18 mois) coûte un peu plus cher qu’un autocar. Les élus haut-savoyards indiquent de leur côté que les communes sont en dehors de leur compétence en finançant la CGN, un bricolage compte tenu du manque d’implication de l’Etat français. Ils mettent par ailleurs en avant le fait que Paris reverse à la Suisse une partie des impôts payés en France par ses frontaliers travaillant dans le canton de Vaud.

Le choix du Navibus, véritable bateau à grande vitesse, qui se révèle trop petit et met en colère les pêcheurs, est de plus en plus contesté. Est donc avancée l’idée de lancer un trimaran de 400 places, qui va aussi vite que le Navibus, mais dont le coût est très élevé (8 à 10 millions, livrable en deux ans).

«Il faut étudier des variantes qui peuvent satisfaire tout le monde et surtout les salariés de la CGN confrontés à l’agressivité des usagers, suggère Olivier Barraud, du syndicat SEV. Accepter par exemple de perdre dix minutes sur le lac et rattraper celles-ci en plaçant des parkings plus proches des débarcadères. A Thonon, celui-ci est à 15 minutes du port.»

«Aujourd’hui, on est serré comme dans le métro parisien, les gars de la CGN se font insulter»