Pierre Chiffelle et Anne-Catherine Lyon sur la BCV, Charles-Louis Rochat sur le M2, où cela va-t-il s'arrêter? Entre ironie, incrédulité et fatalisme, les Vaudois se demandent s'ils doivent s'habituer à un étalage hebdomadaire des discordes gouvernementales. Certains vont plus loin. Pour le député et conseiller national popiste Josef Zisyadis, qui contribua à secouer le système en accumulant quatre ruptures en deux ans de Conseil d'Etat, le gouvernement de concordance a vécu. «Dans le canton de Vaud comme dans la Confédération, il est temps de réapprendre les rapports de force», estime-t-il, en réclamant des gouvernements majoritaires qui donneraient plus de clarté à l'action politique.

Josef Zisyadis réfute l'argument selon lequel la collégialité profite aux minoritaires. «Elle sert surtout à rendre la gauche pareille à la droite», lance-t-il, en estimant que les concessions obtenues se voient rarement dans les résultats finaux: «Par contre, on assiste à des aberrations, comme le démantèlement de La Poste par des gens qui se disent de gauche.» Dans son analyse, faute de se mettre en valeur, la gauche reste faible: «Mieux vaut passer franchement dans l'opposition, quitte à y rester longtemps.» Une approche qui table aussi sur la remise en valeur d'autres moyens de pression, comme les conflits sociaux.

Il y a peu de chances pour que cette logique fasse tache d'huile. Collaborateur à l'Institut du fédéralisme à Fribourg, Nicolas Schmitt juge la recherche du consensus indissociable de la démocratie directe: «Le gouvernement inclut toutes les tendances, et l'opposition c'est le peuple.» Quand les exécutifs publient leurs divergences, ils s'affaiblissent. Nicolas Schmitt observe d'ailleurs que les aménagements structurels des conseils d'Etat tendent à faciliter la concordance plutôt qu'à l'amoindrir, ce qui est le cas du renforcement présidentiel prévu par la nouvelle constitution vaudoise, comme de la réduction du nombre de magistrats d'autres cantons. De son côté, le politologue lausannois René Knüsel remarque que si les conditions de la collégialité changent, ses bénéfices demeurent: «Si les gouvernements deviennent plus composites, le besoin de cohérence face à l'extérieur demeure.» Il souligne aussi qu'on n'abandonne pas comme ça une culture, unique en son genre, dont les racines sont ancrées dans les communautés alpestres à l'origine de la Suisse, lorsqu'il fallait être solidaires pour survivre. «On n'est pas prêt d'abandonner la collégialité», conclut René Knüsel.

Le système est tellement fort qu'il résiste même à son antithèse: la publicité des séances du Conseil d'Etat. A Soleure, n'importe quel citoyen peut s'annoncer, le mardi matin à 7h30, et aller écouter les délibérations des magistrats. Selon le chancelier Konrad Schwaller, ils ne sont pas plus d'une demi-douzaine par an à le faire, ce que le correspondant parlementaire du Solothurner Tagblatt, Wolfgang Niklaus, explique par la barrière que les gens ressentent face à l'autorité cantonale. Mais les journalistes eux-mêmes ne suivent pas ces débats: «Lorsque les objets deviennent importants et épineux, le huis clos est réclamé et prononcé», constate Wolfgang Niklaus. Quant à la publicité des votes, elle n'existe que pour l'éventuel témoin. La chancellerie ne les communique pas. Le principe de négociation discrète qui fonde la collégialité demeure donc, et cette ouverture, qui n'est totale que dans son principe, n'empêche d'ailleurs pas les ruptures. En conflit personnel avec certains de ses collègues, la responsable de l'éducation, Ruth Gisi, y a recouru récemment.

De quoi conforter les principaux partis vaudois qui, malgré les apparences, tiennent à la collégialité. Président des radicaux, Laurent Wehrli la défend comme «actuelle et nécessaire». «Une rupture doit être le pendant d'un référendum après vote du parlement, exceptionnelle et très motivée.» Réticent devant le consensus fédéral, jugeant la collégialité «inventée pour garder la gauche faible», Pierre-Yves Maillard ne réfute pourtant pas la participation socialiste aux gouvernements: «On ne refuse pas une élection du peuple.» Il revendique une approche souple de la collégialité, faisant la différence entre les nécessités quotidiennes et «les clarifications publiques que réclament de grands enjeux». Au nombre desquels figure naturellement la BCV. Quant au président des libéraux, Dominique Kohli, il maintient que «la norme, c'est la collégialité». Pour qu'un magistrat y déroge, il faut, juge-t-il, «qu'il ait acquis la conviction que son silence serait dommageable à la collectivité». C'est donc avec cette certitude chevillée au corps que Charles-Louis Rochat aurait fait son éclat sur le M2.

«Je n'ai pas de raison de penser que la collégialité soit morte, mais j'admets qu'elle a bien besoin d'être reconstruite», termine Dominique Kohli. La tâche s'annonce ardue.