neuchâtel

Chambrier, Montmollin, Grosjean, vignerons depuis 413 ans

Quatorze générations, sans rupture de filiation directe, se sont transmis le château d'Auvernier et ses vignes depuis 1603. Elles ont représenté de grandes familles, à la fois alliées et rivales, dont les préceptes n'ont guère varié: faire de bons mariages, parler l'allemand, être officier

Pays sans rois ni révolutions, la Suisse compte encore de grandes familles qui jouent, parfois depuis des siècles, un rôle central dans la société
Vieille noblesse, oligarchie bourgeoise, dynasties politiques ou industrielles: «Le Temps» raconte l’histoire de six lignées qui ont activement participé à la gloire des cantons romands.

Avant d’être celle d’une famille et de ses quatorze générations (la quinzième met le pied à l’étrier avec Henry Grosjean), c’est d’abord l’histoire d’un domaine, au bord du lac de Neuchâtel, le Château d’Auvernier et ses vignes.

Par le nord et par le sud, on y pénètre en franchissant des portails monumentaux surmontés de ferronneries, on traverse un grand jardin où trônent des tilleuls et deux marronniers datant du milieu du XVIIIe siècle. Et là, somptueuse, avec ses deux tourelles dont une pentagonale, la gentilhommière construite en 1559 par Blaise Junod.

C’est en 1603 que Pierre Chambrier, un grand nom du Pays de Neuchâtel de l’époque, acquiert le Château d’Auvernier, son encavage et les hectares de vignes attenants, au chevalier Jean-Jacques de Tribolet. Depuis lors, le même sang coule dans les veines des propriétaires exploitant le domaine.

La bâtisse a certes subi des aménagements, avec un agrandissement au nord, la réalisation d’une galerie en 1745, le remplacement des fenêtres à meneaux par de grandes baies vitrées, mais elle reste fidèle au château du XVIe siècle, épargné par les conflits, les destructions et les pillages. Tantôt ronronnant, tantôt effervescent, le domaine est tenu depuis 413 ans par les descendants directs de Pierre Chambrier. La filiation doit beaucoup aux femmes. Elles ont été dix à assurer la continuité et ont tenu la propriété durant 224 ans.

Les Chambrier, maîtres des lieux durant 220 ans 

Durant 220 ans, huit générations de Chambrier ont tenu le château et produit du vin. A deux reprises, par le biais de mariages entre lointains cousins. Tel celui de Salomé avec François Chambrier en 1684. Habile politicien, industriel à Serrières, financier à Paris, François Chambrier amasse une fortune considérable. Pas grâce au domaine viticole, mais il en fera profiter le château. Il reconstitue par des rachats de parchets, le domaine de Pierre, qui s’était morcelé au gré des successions.

Son fils Jean (1686-1751) connaît une destinée tout aussi marquante. Il reprend les affaires bancaires de son père à Paris. Le roi de Prusse le nomme agent diplomatique à la cour de France. Il obtiendra le titre de ministre en 1723. Porté au rang de baron, il ajoute la particule à son nom.

Plutôt à Paris qu’à Auvernier

Il ne vit pas à Auvernier, mais y porte une grande attention. Il agrandit la bâtisse. Il applique le précepte qui veut qu’on ne vende pas le domaine. Il le transmet à ses trois sœurs, Suzanne, Marie-Anne et Lucrèce. Jean de Chambrier incarne les casquettes multiples que portent les propriétaires du château, entrepreneuriales, politiques, militaires. Il était considéré aussi bien à Paris qu’en Prusse.

Un autre Chambrier propriétaire du domaine, un autre François (1739-1871), vit lui aussi à Paris. Mais dans le monde des lettres et des arts. Il fréquente ainsi Jean-Jacques Rousseau.

Passage aux Montmollin en 1860, pour 128 ans

Le château sera tenu par les Chambrier jusqu’en 1823. Par mariages, il verra passer d’autres grands noms neuchâtelois: les Sandoz-Rollin, puis les Pourtalès.

Jusqu’au milieu du XIXe siècle, le domaine vivote. Sophie de Pourtalès, qui épouse Jean de Montmollin en 1860, va donner un nouveau souffle au domaine qui cultive l’équivalent de 450 ouvriers de vigne (unité de mesure valant 352 m2), soit environ 16 hectares. C’est l’arrivée des Montmollin, qui règnent sur le domaine durant 128 ans, jusqu’en 1988.

Avec un épisode douloureux, en 1936, évoqué avec pudeur dans les écrits. Ernest de Montmollin, beau-frère de Charles et oncle d’Aloys, quitte le château pour fonder son propre domaine viticole, ailleurs à Auvernier. «Les deux domaines se sont agrandis depuis lors, ils sont parmi les plus importants du canton, commente aujourd’hui Thierry Grosjean. Nous sommes restés bons cousins, concurrents et amis.»

Les affaires viticoles du château sont pourtant difficiles, au milieu du siècle passé, lorsque Aloys de Montmollin, fils de Charles, est seul aux commandes, de 1959 à 1980. N’avait-il pas dit à ses trois enfants de «faire autre chose»? Ses deux fils seront ingénieurs, sa fille Christiane traductrice.

Aloys de Montmollin s’investit pourtant dans la recherche de nouvelles techniques de vinification. Parmi les premiers, il croit à l’Œil-de-perdrix, ce vin rosé «tant imité mais jamais égalé», commente Thierry Grosjean. Il n’en est pas l’inventeur, mais il l’affine. L’Œil-de-perdrix est ainsi intimement lié au Château d’Auvernier.

Grosjean depuis 1988

A partir de 1988, le patronyme du patron du château d’Auvernier devient Grosjean. Les fils d’Aloys, Gérald et Jean-Jacques, par esprit de famille et pour ménager l’avenir, cèdent la propriété à leur sœur Christiane et à son fils Thierry Grosjean. Une fois encore, le château passe «par le ventre» et un mariage «heureux».

Christiane est l’épouse de Carlos Grosjean, lui-même petit-fils d’horloger et de mère espagnole, qui joue un rôle considérable dans cette transition. Carlos Grosjean, encore un personnage marquant de l’histoire neuchâteloise, avocat à La Chaux-de-Fonds, durant douze ans conseiller d’Etat radical (1965-1977) et dix au Conseil des Etats (1969-1979), puis président du conseil d’administration des CFF et membre du comité du conseil de la Banque nationale. Il est décédé en 2004.

Il fut le dernier ministre neuchâtelois contraint de venir s’établir sur le Littoral, pour ne pas être tenu éloigné du pouvoir par les affres de l’hiver. Il s’installe ainsi au Château d’Auvernier. C’est là qu’a grandi son fils Thierry, qui fit une école de commerce à Lucerne et son apprentissage de vigneron chez Schwarzenbach à Meilen au bord du lac de Zurich. La connaissance de l’allemand est une condition pour prendre les rênes du domaine viticole d’Auvernier, que Thierry a imposée à son fils Henry, 26 ans, passé lui aussi par Meilen, qui lui succédera. Autre «condition», être officier à l’armée, «une constante dans la famille Grosjean», affirme Thierry.

Tradition et modernité

Très imprégné par les quatre siècles d’une histoire familiale et patrimoniale qu’il chérit et qu’il s’applique à transmettre, habité par l’esprit social de ses prédécesseurs, vivant avec son épouse Isabelle sous le même toit que sa mère Christiane, alerte malgré ses 86 ans, qui grimpe et redescend plusieurs fois par jours les 50 marches qui mènent à ses appartements du deuxième étage du château, Thierry Grosjean marie avec succès l’authenticité de la tradition avec les exigences de la modernité. Il s’est doté des meilleures installations et a accru le domaine, qui compte aujourd’hui 26 hectares de vignes, auxquels s’ajoutent 17 hectares en location. Le château achète encore la vendange produite sur 20 autres hectares par des fournisseurs fidèles, souvent depuis plusieurs générations.

A l’omniprésent Chasselas du passé, Thierry Grosjean, son épouse Isabelle et la quinzaine d’employés du domaine, dont leur fils et leur beau-fils, privilégient l’encépagement en pinot, qui couvre désormais deux tiers du domaine.

Amoureux passionnel de sa vigne et de son domaine, Thierry Grosjean lui a pourtant fait une infidélité. En novembre 2010, se sentant investi de la mission d’apporter sa pierre à un édifice gouvernemental cantonal alors chancelant, suite à l’affaire Hainard, il est candidat et élu au Conseil d’Etat, 45 ans après son père. Son passage au château cantonal sera bref: 30 mois. «J’ai fait mon métier de conseiller d’Etat avec la même passion que celle de viticulteur. Mon élection m’avait arraché à mon terroir», dit-il, estimant avoir fait le deuil de la douloureuse non-réélection de mai 2013, victime lui aussi du coup de balai voulu par l’électorat, afin de tourner définitivement la page d’une législature 2009-2013 calamiteuse.

Thierry Grosjean s’est ressourcé dans ses vignes. Mais il garde un œil sur les affaires du canton et avoue que «quand on maltraite le budget, c’est aussi moi qu’on maltraite». Il est toutefois revenu complètement à ses affaires viticoles, «et c’est tant mieux ainsi», souffle Henry.

La poisse a collé aux basques des Grosjean en 2013, avec la tempête de grêle en juin, détruisant toute la récolte de l’année. Un événement qui lui a remis les pieds dans la terre. «On ne peut s’en sortir dans notre métier qu’avec de la passion. C’est notre responsabilité de faire vivre cette terre et de la transmettre. Nous vivons correctement. Il ne faut pas raisonner en termes de profit. Quand la vendange est bonne, on fait des réserves pour les coups durs, ou on achète quelques parchets supplémentaires, pour assurer la pérennité d’un domaine dont ont tout de même été associés six conseillers d’Etat, deux élus par le peuple et quatre mis en place par le roi de Prusse.»

Thierry Grosjean n’a pas son pareil pour évoquer sa passion. De la vigne, du patrimoine bâti, de sa famille, de la politique aussi. Avec un sens de l’accueil et une convivialité qui sont aussi la marque de fabrique du château.


Chronologie – L’essentiel en quatre générations

1. Origine lointaine de la famille

1603. Pierre Chambrier (1542-1609) connaît une ascension politique rapide. Il devient conseiller d’Etat, lieutenant du gouverneur et receveur général des finances du Pays de Neuchâtel. Il acquiert le domaine du Château d’Auvernier, qui comprend la bâtisse construite en 1559 et 7 hectares de vignes.

2. Grands ancêtres et hauts faits

220 ans de Chambrier à la tête du domaine. Même s’ils ne vivent la plupart du temps pas à Auvernier, les Chambrier qui font fortune financière, militaire et politique à Paris sont huit générations à tenir le domaine. La particule nobiliaire est attribuée à Jean de Chambrier en 1723.

3. La filiation par les femmes

224 ans. C’est la durée durant laquelle les femmes issues de la filiation de Pierre Chambrier gouvernent le Château d’Auvernier. Elles sont 10 à avoir été propriétaires, dont Sophie de Pourtalès (1841-1919) qui a épousé Jean de Montmollin; et Christiane Grosjean, qui a transmis le domaine à son fils Thierry en 1988.

4. Les représentants actuels

Thierry Grosjean (1956-). Petit-fils maternel d’Aloys de Montmollin et fils du conseiller d’Etat Carlos Grosjean et sa famille poursuivent le développement du domaine. Conseiller d’Etat durant 30 mois, il subit le coup de balai électoral de 2013. La succession au Château d’Auvernier est assurée, avec son fils Henry.

Sources:

Archives de la famille.

Contribution à l’histoire du Château d’Auvernier de Christiane et Carlos Grosjean, sur la base des écrits des historiens Jean Courvoisier, Louis-Edouard Roulet, Rémy Scheurer et Alfred Schnegg.

Dictionnaire historique de la Suisse.


 

Les précédents chapitres

Dossier
Ces 6 grandes familles qui ont fait la Suisse romande

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