Professeure associée en histoire contemporaine à l’Université de Fribourg et spécialiste de l’histoire de l’enfance, Anne-Françoise Praz participe actuellement à un programme du Fonds national suisse sur le placement d’enfants. Interview.

Les personnes placées de force se sentent frustrées par les lacunes constatées dans les archives les concernant, est-ce également le cas des historiens ?

C’est effectivement un problème lorsqu’il s’agit de documenter certaines périodes ou certains problèmes. Des dossiers ont été détruits, des séries sont incomplètes. Pour le placement d’enfants, une partie du dispositif était souvent le fait d’institutions privées, où la conservation ne dépendait que de la bonne volonté des personnes en charge, sans qu’il y ait une politique spécifique en la matière. Mais des archives existent. A nous de les trouver. Notamment du côté des Eglises, où tout n’a pas été détruit, comme le montre l’exemple de l’Institut de Drognens, dans la Glâne fribourgeoise, une institution religieuse destinée aux « garçons difficiles ». Un mémoire de licence a pu être réalisé sur la base d’un fond versé aux Archives de l’Etat de Fribourg.

Aujourd’hui, les victimes témoignent. En tant qu’historienne, comment recevez-vous ces récits?

L’histoire orale est incontournable pour documenter certaines questions et il n’y a pas lieu de soupçonner des victimes de travestir la réalité. Au contraire. Ces gens racontent souvent leur histoire pour la première fois, et ressentent le besoin d’évoquer un vécu longtemps enfoui, parfois traumatique. Ce sont ainsi les situations les plus tragiques qui émergent ; celles et ceux qui ont mieux vécu le placement n’ont pas forcément le besoin de témoigner. C’est à nous, historiens, de contextualiser ces témoignages par une analyse des conditions du placement, des représentations de l’enfance et de la « normalité » propres à l’époque.

Est-ce juste d’ouvrir les archives aux victimes, ne risque-t-on pas de provoquer de nouveaux drames ou de renforcer les frustrations et le ressentiment?

La revendication des victimes est légitime et a été entendue par les autorités. Mais il est important de les encadrer lors de la consultation du dossier, de les aider à comprendre le langage de l’époque, les procédures, etc. C’est une lourde tâche pour nos collègues archivistes.

Vous travaillez vous-même sur ce thème, vous accorde-t-on facilement l’accès aux archives ?

Pour les recherches axées sur les structures institutionnelles, l’accès aux sources ne pose pas de problèmes. En revanche, les dossiers personnels exigent beaucoup de précautions. Les historiens se sont eux-mêmes fixé des règles. Les identités sont anonymisées dans une base de données, où chaque individu est distingué par un code. Actuellement, les conditions sont très strictes. Outre l’autorisation d’accès délivrée par le Service cantonal de protection de la jeunesse, nous devons, dans certains cantons, signer une déclaration de confidentialité qui stipule qu’aucun nom ne sera communiqué par écrit ou par oral. Nous n’utilisons même pas les initiales, qui pourraient permettre d’identifier une personne dans une petite localité. Il existe encore des disparités cantonales dans les règles d’accès aux sources, mais nous en discutons actuellement.

Vous participez à un programme financé par le Fond national suisse de la recherche sur cette thématique. Que recherchez-vous ?

Notre groupe interdisciplinaire réunit cinq universités et Hautes écoles ; les travaux débutent et seront terminés en 2017. Nous cherchons à savoir comment la Suisse est sortie de cette « période noire », dès 1945. C’est aussi une manière de comprendre pourquoi certaines pratiques ont été longtemps tolérées. Un premier axe de recherche concerne les savoirs des sciences de l’éducation et des professionnels de l’enfance. Un deuxième s’intéresse à l’influence de ces savoirs sur les institutions et les pratiques de placement, à partir d’une analyse comparative des cantons de Vaud, Fribourg, Bâle et Appenzell. Un dernier axe analyse l’impact du placement sur les parcours de vie et les conditions d’une résilience

N’y-aura-t-il pas concurrence avec d’autres études, notamment celle qui devrait être lancée à l’issue des travaux de la Table Ronde ?

Non. Il s’agit d’un champ de recherche en plein développement avec de nombreuses pistes à explorer. Le lancement de différents projets permettra au contraire des synergies intéressantes.