Faut-il célébrer l’anniversaire d’un lieu de privation de liberté et donc forcément de souffrance? L’ancienne conseillère d’Etat Micheline Spoerri se posait déjà la question en 2002 à l’occasion des 25 ans de Champ-Dollon. La réponse fut affirmative et l’hommage sobre. Depuis lors, la commémoration de la création de cette grande prison genevoise n’a cessé de prendre de l’ampleur.

Un premier ouvrage historique a été publié pour les 30 ans de l’institution. Les 40 ans seront marqués plus dignement encore cette semaine avec la parution de deux volumes réunis dans un coffret, une séance de dédicace, ainsi qu’une exposition dans la cour de l’Hôtel de Ville avec discours officiels à la clé. Tant d’efforts pour un lieu décrépit et surpeuplé révèlent le lien très particulier qui lie Genève à cet établissement emblématique.

Directeur passionné

Cette inflation éditoriale et événementielle est principalement due à la flamme d’un seul, pour Champ-Dollon mais aussi pour les livres. Constantin Franziskakis, directeur de l’établissement durant onze ans, est à l’origine de toutes ces publications. Celle de 2007 avait déjà été confiée à l’historien Christophe Vuilleumier. L’édition augmentée et améliorée de 2017, signée du même auteur, est illustrée par le photographe Victor Fatio (également assistant social au sein de la prison).

Ce nouvel ouvrage est accompagné d’un autre livre — certainement l’élément le plus original de cette initiative — réunissant les aquarelles du talentueux dessinateur de presse Patrick Tondeux, lequel a pu entrer dans ce monde carcéral très opaque, s’y mouvoir sous bonne garde durant une centaine de jours, divertir les pensionnaires, saisir les âmes et aussi l’ambiance des lieux. L’inspiration débordante née de ce travail de longue haleine donnera finalement matière à un volume séparé, alors que les croquis devaient, à l’origine, accompagner le premier tome.

Marquer la mémoire

Le budget global affecté aux quarante bougies de la prison s’est monté à 80 000 francs, et le tout a pu être financé par des donations, dont celle de la Société genevoise de patronage, précise Constantin Franziskakis. Maître d’œuvre de cette opération, ce dernier explique la démarche: «Il me semble important de marquer des étapes lorsqu’il s’agit de lieux symboliques. L’idée était de poser des jalons afin de retracer l’histoire de l’institution grâce à un livre qui fera mémoire. Le résultat est un bel objet qui sera publié et remis à tous les collaborateurs de Champ-Dollon ainsi qu’aux récents retraités.»

Deux ouvrages historiques en l’espace de dix ans sur le même établissement, n’est-ce pas un peu beaucoup? «Il y a eu une modification considérable du paysage carcéral à Genève durant cette décennie. D’autres prisons ont poussé autour de Champ-Dollon. Un cap a ainsi été franchi et cela méritait d’être souligné.» L’historien Christophe Vuilleumier ne dit pas autre chose: «Au cours des dernières années, l’établissement s’est trouvé au cœur d’un site transformé en pôle carcéral. Il était intéressant d’avoir une vision à travers le temps et de mesurer le fossé entre les époques.»

Décennie rugissante

Pour Constantin Franziskakis, même si cela n’avait pas été prévu ainsi, ce coffret met aussi un point d’orgue à sa carrière. Déplacé ce printemps dans les hautes sphères de la réflexion pénitentiaire, il ne dirige plus cette prison mais en parle encore avec une passion intacte: «C’était une expérience unique et formidable. Etre à la tête d’un établissement de grande taille demande autant d’efforts que cela apporte de satisfactions. Il y a eu des moments difficiles et d’autres lumineux.»

L’empreinte de cette dernière décennie, symbolisée dans le titre Les 40e rugissants, est assurément celle d’une surpopulation endémique qui a valu à Champ-Dollon de sévères constats sur les conditions de détention et qui a entraîné bagarres, émeutes et aussi grèves des gardiens. Aujourd’hui, c’est surtout cette image de promiscuité qui se dégage de l’établissement le plus bondé du pays, même si le remplissage a été freiné et que la tension a baissé. Elle est loin la trop grande solitude ayant poussé les détenus, le 4 juin 1979, à une spectaculaire mutinerie.

Les célébrités

Miroir de la société, révélateur de la politique pénale et des mutations de la criminalité, l’établissement a une histoire riche qui se confond avec celle, tout aussi animée, de la justice genevoise et de ses dossiers internationaux. Impossible de ne pas rappeler l’évasion rocambolesque de Licio Gelli, grand maître de la loge P2, qui avait bénéficié de la complicité d’un gardien pour passer le portail caché dans le coffre d’une fourgonnette. C’était le 10 août 1983.

D’autres célébrités ont séjourné derrière les murs de cette prison. Surtout entre 1990 et 2002, l’époque où l’ancien procureur général Bernard Bertossa menait une action volontariste contre les délinquants en col blanc et les corrompus. Parmi les plus célèbres, citons le patron de la holding Sasea Florio Fiorini, l’ancien premier ministre ukrainien Pavlo Lazarenko, le parrain présumé de la mafia russe Sergueï Mikhaïlov ou encore l’ex-intendant du Kremlin Pavel Borodine. Sans oublier banquiers et promoteurs du cru.

Les drames

Champ-Dollon a connu nombre de suicides. Le dernier en date est celui d’un détenu portugais de 29 ans, incarcéré depuis six mois pour y purger une peine. Il a été découvert sans vie ce lundi 5 juin, lors du contrôle matinal. Il était seul dans une cellule, précise le communiqué officiel.

L’établissement a aussi vécu un incendie doublement mortel durant l’été 2006. Parmi tous ces drames, celui d’un détenu brésilien de 25 ans, devenu tétraplégique après avoir heurté de la tête le mur d’une cellule, a laissé le sentiment d’un immense gâchis. Le jeune homme accusait un gardien de l’avoir poussé. Le surveillant disait que le garçon s’était lui-même projeté en avant. Trois ans et demi d’enquête et de multiples expertises, plutôt en faveur d’une automutilation, ne permettront pas d’établir ce qui s’est vraiment passé, le 7 juin 1998, dans ce huis clos. C’est aussi cela la prison.

Christophe Vuilleumier et Patrick Tondeux: «Champ-Dollon: Les 40e rugissants 1977-2017» aux Editions Slatkine


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