Luc Fellay contre Georges Mariétan. Un militaire radical contre un administrateur PDC. Les citoyens de Champéry ont remplacé leur président dans un grand fracas électoral le week-end dernier. Un double coup de théâtre s'est joué au fond du val d'Illiez, où les démocrates-chrétiens ont perdu leur majorité (au profit des radicaux), en même temps que le président, en place depuis vingt ans, s'est retrouvé sèchement éjecté de l'exécutif.

L'opération trace une voie royale à l'ancien chef des Forces terrestres, engagé sous la bannière d'Avenir Champérolain (liste radicale élargie). Le PDC ne briguera pas le fauteuil de président. Luc Fellay a donc été élu tacitement hier soir.

La dynastie Mariétan

Au lendemain du petit séisme, bruits de village et analyses politiques donnent le même verdict quant à l'éviction du président: un ras-le-bol populaire sur lequel a encore pesé, sans doute, le joug de la dynastie familiale. Avant lui, son père Marcel avait également tenu les rênes de la commune durant deux décennies. Georges Mariétan n'a pas su voir venir le temps de la retraite. Les citoyens le lui ont donc signifié dans les urnes.

Georges Mariétan, qui présida aussi le Grand Conseil en 2007, semble avoir fatigué jusque dans son propre parti, où certains le jugent un brin despote. Valérie Bressoud Guérin en sait quelque chose. Fin 2006, au terme d'une séance houleuse, l'ancienne présidente du PDC local lâcha son poste instantanément, poussée à bout, disait-elle alors, par le «manque de bienséance, de délicatesse et de diplomatie» de Georges Mariétan, sa façon «mesquine et humiliante» de traiter ses acolytes. Sans vouloir remettre le feu à la maison, elle voit aujourd'hui une certaine logique dans la sanction populaire de dimanche. «Il y avait à Champéry un besoin nécessaire de changement, un besoin de professionnalisation des instances», résume-t-elle.

Au lendemain du coup de massue qu'il dit avoir «senti venir», et alors que son frère Fernand savoure sa brillante élection à la tête de l'exécutif de Monthey, le président déchu livre, lui, une autre analyse. Dans le contexte morose de la campagne électorale, à un moment où le PDC paraissait affaibli et voyait deux de ses conseillers communaux quitter les affaires, il s'est senti «le devoir d'assurer la continuité» de certains projets, au rang desquels le très ambitieux complexe touristique du groupe français Les Maisons de Biarritz en stand-by (lire ci-dessous). «Croyez-moi, j'avais d'abord l'intention de me retirer. Mais dans ces conditions, je ne voulais pas donner l'impression de me débiner.»

Ras-le-bol général

A-t-on su alors, dans le camp adverse, saisir l'occasion du ras-le-bol général pour fomenter une cabale qui allait coûter son poste à Georges Mariétan? Le nouvel élu Luc Fellay, un peu mal pris dans ces «combinazione» électorales, se montre digne de ses galons. Rien n'a été calculé pour dégommer le président. «Je n'ai jamais combattu monsieur Mariétan. Avenir Champérolain a toujours joué carte sur table. Nous voulions une liste d'entente mais le PDC a refusé. En dépit de cela, j'étais persuadé que Georgy serait élu et que nous serions amenés à travailler ensemble.»

Or, cette candeur n'était pas la principale qualité de tous les supporters du candidat Fellay dans la station, puisque des dissidents PDC, «Neinsager» et autres ennemis jurés de Georges Mariétan allèrent jusqu'à parrainer la liste radicale. Bref, bilan du week-end électoral: Mariétan trinque, et Fellay ressort modérément glorieux de l'exercice. Il signe une élection moyenne, le moins bon score de sa liste. Et accède à la présidence tacitement, faute de concurrents.

Au point de se demander ce que l'ancien militaire de carrière, 61 ans, conseiller spécial au Centre de politique de sécurité à Genève, est venu faire dans cette galère, à quatorze mois de la retraite. Au chevet d'une commune pas franchement réputée pour la quiétude de ses dossiers politiques. Les comptes de la commune se portent aujourd'hui un peu mieux mais ont mal digéré le trou béant provoqué par le Palladium, centre de sports de glace surdimensionné. Et le projet des Maisons de Biarritz est un gros morceau. Une continuité à son engagement politique autrefois au parlement de la Ville de Martigny?

Luc Fellay dit s'être amouraché de Champéry, assure y avoir senti, d'emblée, «un besoin de sang neuf». Il y a finalement acheté un chalet et déposé ses papiers. «Je ne suis pas quelqu'un qui recherche la facilité. J'ai appris à gérer des crises et des grands événements pendant douze ans, le G8, les inondations, les avalanches, Expo.02. Pourquoi est-ce que j'irais me balader à Champéry s'il n'y a pas de problèmes à régler?»

A la veille de devoir assumer le double séisme qu'ils ont eux-mêmes provoqué, voilà les Champérolains prévenus. La majorité radicale, on s'en accommodera. Un militaire à la barre, c'est encore à voir. Au café du Commerce, l'enthousiasme des débuts de campagne derrière la candidature de Luc Fellay a déjà viré à la frousse chez certains. «Ce n'est pas le président qui fait la pluie et le beau temps. Je ne suis rien sans les autres. Mon rôle consistera à fédérer autour de certaines idées pour que tout le monde regarde dans la même direction», répond le nouvel élu.