Lucerne n’échappe pas aux sombres perspectives financières qui mettent dans les chiffres rouges les budgets 2016 de nombre de cantons, dont Genève. Le canton de Suisse centrale s’est fait surprendre cet été par la nouvelle péréquation financière moins généreuse qu’attendu. Le gouvernement doit présenter des solutions d’ici octobre afin d’éliminer un déséquilibre qui est actuellement de l’ordre de 75 millions de francs.

Taux d’imposition inférieur à 12%

Le champion de la fiscalité helvétique, et son parlement dominé à 80% par la droite, ne compte pas pour autant changer de recette: son attractivité fiscale – son taux d’imposition des entreprises à moins de 12% – a fait ses preuves, estime-t-il. Ce sera donc «de nouvelles mesures d’économies», glisse Marcel Schwerzmann, directeur des finances de Lucerne. «La marge est maigre, car nous enchaînons les programmes d’économies depuis 1999. Il s’agira par exemple de freiner les dépenses en matière de santé. Mais nous ferons tout pour éviter une hausse d’impôt», martèle le ministre sans parti.

400 nouvelles entreprises par an

L’argentier cantonal se félicite de la «bonne assiette fiscale» lucernoise, par rapport aux cantons voisins et à l’international. Pour preuve: l’évolution du nombre d’entreprises qui s’implantent dans le canton. De 200 par année en 2005, elles sont désormais 400 par année à choisir les terres lucernoises. «Nous avons commencé à revoir notre fiscalité dès 2005 pour la rendre plus attractive. Nous en voyons aujourd’hui les résultats», se félicite Marcel Schwerzmann.

Lucerne a suivi une «trilogie fiscale»: Après de premières baisses d’impôt en 2005, notamment sur le capital, le canton a réduit l’impôt sur le bénéfice des entreprises de 25% en 2010 ainsi que de 50% en 2012. Marco Salvi, spécialiste de la fiscalité chez Avenir Suisse, relativise pourtant les effets de cette réforme. «Il est encore un peu tôt pour juger de son impact. Lucerne a surtout profité du dynamisme et de la croissance de l’agglomération zurichoise», estime-t-il. Des employés qui travaillent dans la capitale économique sont venus s’établir en Suisse centrale grâce à de nouvelles connexions routières et ferroviaires (l’aéroport de Zurich n’est plus qu’à 40 minutes de Lucerne). Ils ont favorisé l’émergence de nouveaux commerces, précise-t-il. De petites entreprises.

Mais le canton a aussi accueilli ces dernières années des banques privées, comme Sarasin, LGT, et Vontobel. Au total, quelque quatre à cinq nouvelles multinationales s’installent par année à Lucerne, en provenance des Etats-Unis, de Russie ou de Grande-Bretagne, précise Marcel Schwerzmann. Malgré une chute des recettes fiscales des personnes morales de 30% (de 140 à 94 millions de francs) en 2012 lorsque l’impôt a été réduit de moitié, le gouvernement croit aux bénéfices de sa politique fiscale à long terme. «Nos revenus augmentent de nouveau. Nous tablons cette année sur des recettes fiscales de 113 millions de francs, de la part des entreprises. Je suis convaincu que nous arriverons à revenir au niveau d’avant la réforme». Ce serait d’ailleurs le succès de cette politique fiscale et la hausse du nombre d’entreprises qui expliqueraient la baisse de l’enveloppe de la péréquation financière, justifie-t-il. «Notre potentiel de ressources est désormais plus élevé.»

Si la gauche s’oppose à des nouvelles mesures d’économie et réclame une hausse du taux d’imposition des entreprises, la plupart des autres cantons jalousent plus ou moins secrètement la petite cité au bord du lac des Quatre-Cantons. «Lucerne est l’un des cantons les mieux préparés à la troisième réforme de l’imposition des entreprises», admet Marco Salvi. Un constat partagé par le ministre des Finances vaudois, Pascal Broulis. Contrairement à Vaud ou Genève, qui craignent de perdre gros avec l’abolition des statuts spéciaux et le départ d’entreprises étrangères effrayées par un taux d’imposition ordinaire qui dépasse actuellement les 20%, Lucerne peut se réjouir de la RIE III. «Cette réforme devrait nous apporter davantage d’argent», précise Marcel Schwerzmann. Les entreprises ne seront pas tentées de fuir le canton.

L’arrosoir de la Confédération

Et pourtant, ce dernier pourrait être dédommagé par la Confédération. Selon les premières moutures de cette réforme, la part de l’impôt fédéral direct reversé aux cantons passerait de 17% à 20,5%. Suivant le principe de l’arrosoir, tous les cantons seraient dédommagés, y compris Lucerne. Cette générosité fédérale ne manque pas d’irriter ses voisins, à l’instar de Zoug et Nidwald. Ces cantons contributeurs de la péréquation fédérale se plaignent déjà depuis plusieurs années du «dumping fiscal» exercé par Lucerne, qui, lui, bénéficie de la péréquation. «Que Lucerne bénéficie encore de l’effet arrosoir, prévu dans le RIE III, je comprends que des cantons comme Nidwald, Zoug voire Schwyz soient très irrités», note Pascal Broulis. Le mécanisme doit être débattu cet automne au Conseil des Etats. Une discussion qui s’annonce vive.