Le bétail pâture au bord d’un canal de la plaine du Rhône. Les arbres ont pris les couleurs d’automne, quelques fermes brandissent le sigle de «Biosuisse». La carte postale est idyllique. Mais son verso est inquiétant. Le Grossgrundkanal, qui coule depuis Viège sur 11 km, est pollué au mercure depuis les années 1930. Ses boues ont été épandues pour fertiliser les champs jusqu’en 1988. L’investigation historique réalisée par le Service cantonal de protection de l’environnement (SPE) a conclu que le mercure avait été rejeté dans le canal par Lonza, groupe chimique installé à Viège. Ce n’est qu’en 1976 que l’installation d’une station d’épuration a réduit les rejets.

Au début des années 1990, le SPE interdit l’utilisation des boues polluées pour l’agriculture. Mais aucune investigation n’est menée et, au moment d’élaborer le cadastre cantonal des sites pollués, aucune parcelle n’y est inscrite. En 2010, en contrôlant une décharge de boues d’épuration sur le tracé de l’autoroute, le SPE découvre des teneurs élevées en mercure. Il demande de faire des analyses complémentaires sur le chantier. «Là où les boues ne sont pas «diluées» avec les sols, les concentrations de mercure peuvent atteindre 140 mg/kg, répond Cédric Arnold, chef du SPE. Dans les champs, elles sont de 1 à 10 mg/kg.» L’ordonnance sur la protection des sols contre les atteintes mentionne une valeur indicative de 0,5 mg/kg mais n’indique pas de normes exigeant des assainissements. Parce que le mercure ne devrait pas se trouver dans les sols.

L’Agroscope Reckenholz-Tänikon a donc été mandaté pour établir des normes afin de décider ce qui doit être fait. Considérer que les concentrations ne sont dangereuses ni pour les eaux, ni pour l’agriculture? Ou excaver des terres agricoles, les chauffer pour en évaporer le mercure, et les déposer dans une décharge? «Et comment remplacerait-on cette terre?» demande Pascal Boivin, pédologue à la Haute Ecole spécialisée de Genève.

Le chantier de l’autoroute nécessitera le transport de 240 000 m3 de terre, dont 20 000 m3 devront être traités ou éliminés. Les travaux devraient durer plus de deux ans, tandis que les terrains agricoles voisins doivent faire l’objet d’investigations complémentaires à charge de Lonza. Dans l’attente d’un accord avec l’entreprise, le SPE ne peut que soupçonner que les champs entre Niedergesteln et Viège sont pollués, l’ampleur réelle du cas restant inconnue.

«Le mercure est dangereux lorsqu’il s’évapore parce qu’il risque d’être inhalé, explique Pascal Boivin. En outre les animaux qui pâturent, surtout les ovins, ingèrent de la terre quand ils broutent et pourraient avaler du mercure. Mais ce qu’on craint le plus dans ce genre de situation, c’est la méthylisation du mercure.» Cette réaction intervient en cas de combinaison avec du «méthyle CH3». Elle rend le mercure plus volatil et «biodisponible», lui permettant de s’introduire dans la chaîne alimentaire. «Le mercure est très toxique, il attaque le système nerveux, les fonctions rénales», souligne Pascal Boivin. Selon le SPE, les prélèvements effectués ne présentent pas de traces d’une telle réaction chimique.

En septembre 2011, l’Etat du Valais a recommandé de n’utiliser l’eau du canal ni pour l’abreuvage, ni pour l’irrigation des cultures et de ne pas faire pâturer des bêtes sur les berges et pistes d’entretien du canal. Cet automne, des chevaux sont parqués à quelques mètres du cours d’eau pollué, près d’une ferme biologique. Leur propriétaire affirme qu’aucun test n’a été effectué sur son terrain, ni sur les produits qu’il commercialise.

«Des analyses ponctuelles ont été réalisées sur du fourrage provenant de terrains pollués, avec des valeurs variant entre 0,03 et 0,2 mg/kg, explique Cédric Arnold. L’herbe dont la teneur en mercure excédait 0,1 mg/kg n’a pas été utilisée comme fourrage. Des analyses ont aussi été réalisées sur du seigle provenant de parcelles fortement polluées. Sur 6 échantillons, 3 présentaient des traces de mercure (0,06 mg/kg), les trois autres n’en contenaient pas.» Trois échantillons de pommes de terre provenant de terrains proches du canal ont été analysés, et un échantillon de fromage. Ils n’ont pas révélé de traces de mercure.

Depuis 82 ans, il y a du mercure dans ce canal et les champs voisins. Les conséquences de cette pollution sur la santé publique sont inconnues. «Nous n’avons pas été appelés à suivre spécifiquement l’état de santé des habitants de cette région, explique Luc Fornerod, directeur de l’Observatoire cantonal de la santé. Réaliser une enquête sur les impacts d’une pollution au mercure serait très difficile. Une exposition à cette substance peut être la cause d’effets délétères sur le développement du système nerveux central, par exemple en cas d’exposition prénatale ou pendant l’enfance. Ces effets sont subtils et difficiles à mettre en évidence.»

«Nous n’avons pas été appelés à suivre spécifiquement l’état de santé des habitants»