Suisse

Changement d'horaire à l'épreuve des usagers (4). Les correspondances de la grande traversée nationale

Rorschach-Genève, de l'extrémité orientale du lac de Constance au bout du Léman, c'est l'épine dorsale du réseau ferroviaire suisse. Depuis le 12 décembre, la durée du trajet s'est réduite de 21 minutes, mais il faut changer de train à Saint-Gall et à Zurich, et même à Berne en soirée.

On commence par arpenter les dix wagons avec une question en tête. Un Helvète exemplaire aurait-il trouvé place dans ce train? Ce serait un citoyen modèle, qui aurait érigé en symbole national la ligne Rorschach - Genève-Aéroport, cette traversée ferroviaire qui rattache les confins du pays. Sans doute de tels idéalistes existent-ils encore. Mais il leur faut une bonne dose de volontarisme pour entreprendre ce périple d'est en ouest, car seul le train partant à 5 h 50 effectue le trajet d'une seule traite.

Avec l'introduction de Rail 2000, la durée du voyage s'est toutefois réduite. De l'extrémité orientale du lac de Constance au bout du Léman: 4 h 37. Soit 21 minutes de moins qu'avant le 12 décembre. Alors avant l'aube, même si aucun Suisse idéal n'a pris place dans le train régional qui va à Saint-Gall, on se lance dans la première étape de la traversée nationale. L'histoire de cet axe fédéral est déjà longue. Elle remonte à 1862, et son électrification date de 1927.

Au gré de la matinée, la Suisse du Plateau défilera de l'autre côté de la vitre, et plusieurs sortes de populations se succéderont dans les wagons: hommes d'affaires d'abord, puis fonctionnaires fédéraux, étudiants, et enfin retraités ou vacanciers en partance.

A Rorschach, le train régional s'est ébranlé à 6 h 50, et déjà les pendulaires qui y ont facilement trouvé de la place arrivent à Saint-Gall. On a trois minutes pour rejoindre l'Intercity à destination de Zurich. «Ce n'est pas l'est de la Suisse qui a gagné quelque chose au changement d'horaire», maugrée un usager qui se presse.

Saint-Gall, 7 h 11. La correspondance ne se fait pas sur le même quai. Comme pour rappeler les épreuves que les voyageurs subissaient avant la fusion des compagnies dont sont issus les CFF en 1902. On court, on se bouscule. «Das schaffen wir nicht!» Les portes se referment. Tout le monde ne se plaint pas: «Pour moi, le train, c'est un moment de travail. La plupart du temps en première classe. J'y croise souvent le conseiller fédéral Moritz Leuenberger», confie un directeur d'école.

Dans ce wagon-restaurant déjà plein, le chuchotement est de rigueur. Les journaux sont dépliés, et l'intérêt pour le voisin de table reste limité. Quoique. «Nous ne sommes pas encore sur le trajet qui constitue la motivation de ce nouvel horaire. C'est Zurich-Berne qui compte vraiment», explique une femme d'affaires. Les critiques ne manquent pas, mais le plus souvent avec un zeste de tendresse. Car «au fond de tout Suisse, il y a un amateur de train qui sommeille». Le jour s'est levé. Bientôt, la capitale économique happe ses pendulaires.

Zurich-Berne, 8 h 00: les visages ont changé mais le wagon-restaurant reste surchargé. Le nouveau tronçon permet d'économiser plus de dix minutes. Il y a ce groupe de jeunes qui vont chercher leur visa en vue d'un Nouvel An à Moscou. Mais, de Zurich à Berne, beaucoup se déplacent pour travailler dans l'administration. La demi-heure réservée au journal est passée, les conversations s'animent.

Thorsen est physicien et fait le trajet tous les jours. Il travaille pour les CFF: «Ma mission est de diviser par trois la somme des minutes de retard enregistrées chaque année.» Cet Allemand s'émerveille depuis six ans devant «cette conscience des transports publics si suisse». Pour ses enfants et d'autres raisons pratiques, il a conservé sa voiture. «Excusez-moi, on y est déjà!»

Berne-Lausanne, 9 h 34: le choc est plutôt brutal. Pas seulement parce qu'on a changé de contrôleur. A droite, à gauche, le wagon-restaurant est quasi vide. Les étudiants de l'Université de Fribourg constituent une grande partie des voyageurs. Rachel, 33 ans: «Les nouveaux horaires ne sont plus vraiment coordonnés avec le début des cours. Mon rituel quotidien est chamboulé.» Qui a dit que le Suisse vivait au rythme de ses trains?

Assurée depuis 1862, la liaison Berne-Lausanne garde toujours son attrait panoramique à la sortie du tunnel de Puidoux. Les passagers se font plus rares, au premier comme au deuxième étage. «Moi, je profite au maximum de mon abonnement général.» Elle a 70 ans et la Suisse, elle la parcourt très souvent.

Lausanne - Genève-Aéroport, 10 h 42. La matinée touche à son terme. Maintenant, on voyage à son aise. «C'est notre première expérience ferroviaire depuis le changement d'horaire. Et c'est pour partir en vacances! Que demander de plus.» Le jeune couple vaudois n'a pas envie d'en dire davantage, déjà perdu sous d'autres cieux.

Arrivée à 11 h 24 à Cointrin. Ce n'était jamais qu'un des 15 allers-retours IC quotidiens entre Genève et Saint-Gall. «Depuis le 12 décembre, on n'a plus vraiment le temps de prendre un repas de midi», commente le contrôleur monté à Berne.

A 11 h 36, le convoi repart dans le sens inverse. Pourtant, cet employé parfaitement bilingue garde le sourire. «En trente ans de service, j'ai eu le temps d'en voir du pays. Mais non, je ne l'ai jamais traversé de part en part.» L'Helvète idéal, ce n'est donc pas lui. On le trouve ailleurs dans le train. C'est une jeune femme, qui se prénomme Jiachen. Depuis un peu plus d'une année, elle travaille au wagon-restaurant. Ainsi, elle passe régulièrement de Saint-Gall à Genève et vice-versa, mais n'a guère le temps de regarder par la fenêtre.

Publicité