Le choix des Chambres fédérales entre Micheline Calmy-Rey et Ruth Lüthi aura des conséquences durables au-delà des considérations d'ordre linguistique, géographique et surtout émotionnel, qui font encore le fond, en cette fin de semaine, de la réflexion des parlementaires. A commencer par d'éventuels changements de départements. L'élection de Ruth Lüthi devrait déboucher sur une situation relativement simple. L'élection de Micheline Calmy-Rey compliquerait les choses. Elle nécessiterait en tous les cas l'ouverture d'un espace de négociations entre différents acteurs du jeu politique, conseillers fédéraux, groupes parlementaires, partis, voire milieux économiques. C'est là qu'il faut vraisemblablement chercher la raison du report de la séance de répartition des départements, demandée par Pascal Couchepin.

La donnée principale du problème, c'est la volonté de Pascal Couchepin de changer de département et de reprendre l'Intérieur. La donnée accessoire, ce sont les hésitations de Joseph Deiss à quitter ou non les Affaires étrangères pour aller à l'Economie. Estimant avoir donné sa mesure à l'Economie, Pascal Couchepin semble convoiter l'Intérieur pour des raisons d'ambition à la fois personnelle et politique. Il a envie de laisser sa marque et il prétend pouvoir stabiliser les institutions sociales en maîtrisant mieux les coûts, en alliant la sensibilité sociale à l'esprit de réforme. Ce qu'il a réussi avec l'agriculture, il pense pouvoir le faire avec les assurances sociales. La réussite de l'opération passerait par d'importants changements au sein du département de Ruth Dreifuss. Pascal Couchepin ne cache pas sa volonté de faire le ménage à l'Intérieur, un ménage jugé du reste nécessaire bien au-delà des frontières des partis bourgeois.

On ne peut guère attendre une telle démarche de Ruth Lüthi, qui paraît prête à se couler dans le moule de Ruth Dreifuss et qu'on n'imagine pas couper la tête de son compatriote Otto Piller, chef de l'Office fédéral des assurances sociales. Si la Fribourgeoise était élue, Pascal Couchepin n'aurait sans doute pas la moindre hésitation à s'emparer du département de Ruth Dreifuss. Profilée pour le Département de l'intérieur qu'elle n'a qu'une chance infime d'obtenir, la Fribourgeoise ne peut guère viser que les Affaires étrangères. Joseph Deiss se verrait alors forcer la main pour passer à l'Economie.

La situation serait différente en cas d'élection de Micheline Calmy-Rey, en qui Couchepin doit voir une sorte d'alter ego, un deuxième piranha introduit dans l'aquarium du Conseil fédéral. Il serait peu concevable de ne pas exploiter son caractère et son potentiel de réformes en lui confiant les Affaires étrangères, où ils n'auraient que peu de prétextes pour s'épanouir. Demeurent deux options, l'Intérieur ou l'Economie. L'élection de Micheline Calmy-Rey paraît même être la seule façon pour les socialistes de conserver le département de Ruth Dreifuss. Elle saurait également y faire le ménage, sans doute avec la même efficacité, si ce n'est avec les mêmes méthodes que Couchepin.

Le Valaisan préférerait sans doute le faire lui-même. Avec l'Intérieur et les Finances, le Parti radical occuperait ainsi les deux départements clés – mais aussi les plus exposés – du Conseil fédéral, ceux où s'élaboreront les grands équilibres de la décennie à venir. Mais il faudrait pour cela que la Genevoise obtienne l'Economie. C'est une perspective qui demanderait de délicates négociations. Dans quelle mesure les milieux économiques, justement, sont-ils prêts à accepter une socialiste à la tête de ce département? Dans quelle mesure Joseph Deiss tient-il à se l'attribuer? Des réponses à ces questions et sans doute à la conclusion de marchandages plus obscurs dépend la réussite de l'opération. Si celle-ci devait s'avérer impossible, Pascal Couchepin pourrait se résigner à renoncer à l'Intérieur, en y prélevant toutefois quelques bons morceaux au passage, le Secrétariat à la recherche, par exemple. Dans l'une et l'autre hypothèse, les partisans de Micheline Calmy-Rey ont encore un peu de temps pour convaincre la droite, l'UDC en particulier à laquelle la Genevoise fait peur, que l'assainissement des assurances sociales passe par l'élection de leur championne.