Genève, Palais des Nations unies, salle XX. Une grotte agitée d'un immense courant marin. Au plafond danse une mer de stalactites multicolores.

Suspendue comme en apesanteur, accrochée à une coupole d'aluminium de 900 m2, coule l'œuvre magistrale de l'artiste espagnol Miquel Barceló. Terminée après un an et demi de cogitations, de construction, déconstruction, elle s'offre enfin aux regards médusés. S'offrira, devrait-on dire. C'est mardi prochain que cette création sera dévoilée en présence du roi et de la reine d'Espagne, du président du gouvernement espagnol José Luis Rodriguez Zapatero, de son ministre des Affaires étrangères Miguel Angel Moratinos. Le secrétaire général de l'ONU Ban Ki-moon et le président de la Confédération helvétique Pascal Couchepin assisteront également à la cérémonie à laquelle sont conviées 700 personnes triées sur le volet.

Barceló, mythe vivant

C'est que l'Espagne a fait de cette «cupula de la ONU» une affaire d'Etat. «L'œuvre du siècle, la chapelle Sixtine des temps modernes, un monument colossal», avant même le premier coup de pinceau, le gouvernement espagnol n'avait pas de superlatif assez fort pour décrire la portée de ce cadeau.

A l'origine de cette libéralité, nul autre que le roi Juan Carlos. Lors d'une visite à Genève en 2005, le monarque avait été très impressionné par la qualité des œuvres d'art offertes par des pays membres. L'idée avait germé de faire don à l'ONU d'un second chef-d'œuvre, comme témoignage de la grandeur culturelle de l'Espagne, après les peintures murales de José María Sert, qui ornent la salle du Conseil (1936). Telle est la tradition: chaque Etat, en fonction de ses moyens, fait un jour ou l'autre don d'un tableau, d'un tapis, d'un mobilier, de la décoration d'une salle. Le Suisse Hans Erni, qui aura bientôt 100 ans, a d'ailleurs expliqué cette semaine à L'Hebdo qu'il allait décorer l'entrée du Palais.

La réalisation de ce cadeau royal fut donc confiée à Miquel Barceló. Depuis les années 1980, ce natif de Félanitx, une bourgade de l'île de Majorque, est devenu une figure majeure de l'art contemporain. A 51 ans, c'est l'artiste ibérique vivant le plus coté sur le marché international, où l'une de ses œuvres vient d'être vendue pour 900000 euros. Depuis quelques années, il vit et travaille en alternance à Majorque, Paris et au Mali. On lui doit notamment la réalisation d'une chapelle spectaculaire, toute en céramique, dans la cathédrale de Palma de Majorque.

Un cuisinier, un chauffeur, un masseur, 20 assistants

Retour à l'œuvre onusienne. Dès le début des travaux, en avril 2007, une implacable machine de communication est mise en place. Tout est verrouillé. Aucune information ne doit filtrer. Miquel Barceló ne répond qu'à la presse espagnole. Les quotidiens de la Péninsule distillent à intervalle régulier des articles emphatiques sur la création. Véritable star, l'artiste est adulé par certains de ses compatriotes.

A Genève, malgré de nombreuses tentatives, impossible d'accéder à l'artiste et encore moins à son œuvre. On sait seulement que Miquel Barceló s'est entouré d'une flopée d'assistants; peintres, sculpteurs, frais diplômés des Beaux-Arts. Une vingtaine au total. La plupart ont été recrutés en terre ibérique. Huit Français, ainsi que trois Suisses complétaient l'équipe. Logé dans une villa cossue du bord du lac, Barceló disposait d'un cuisinier personnel, d'un chauffeur et s'offrait, à lui et à son équipe, les services réguliers d'un masseur.

Malgré les conditions idylliques - le salaire, notamment, qui se monte à 3000 euros par mois - le climat de travail ne va pas tarder à se dégrader. Pour certaines des «petites mains» engagées pour aider le maître, l'aventure se noiera dans une mare d'amertume. «Le plaisir de travailler avec un artiste de la renommée de Barceló s'est estompé lorsque nous avons constaté qu'il brillait plus par son absence que par son talent», osait au printemps dernier un des assistants de Barceló, démissionnaire pour «incompatibilité de point de vue». L'artiste n'était pas très souvent à Genève. Ses collaborateurs apprenaient par la presse qu'il se trouvait à Paris, au Japon, au Portugal pour un festival, ou à New York.

«Les débuts de la création ont été très lents, raconte une assistante qui a passé trois mois sur le chantier. Puis, lorsqu'il s'est enfin mis au travail, tout n'a été que démesure.» Pour sa coupole, l'artiste n'a pas lésiné sur les moyens. Barceló a utilisé des dizaines de tonnes de peinture, rouge, verte, jaune, des centaines de kilos de lapis-lazuli. Pour projeter cette peinture sur le plafond, il a fait venir un immense compresseur, du même type que ceux qui ont propulsé le ciment lors de la construction du tunnel du Mont-Blanc.

L'œuvre nouvelle décore l'ancienne salle XX du Palais des Nations, rebaptisée pour l'occasion Salle des droits de l'homme et de l'alliance des civilisations. Le Conseil des droits de l'homme, qui s'y réunira, disposera ainsi de la salle de négociation le plus «high-tech» du Palais.

Polémique sur le financement des travaux

Pendant ce temps, en Espagne, la polémique fait rage, nourrie par la droite, ravie de tailler des croupières au gouvernement socialiste de Zapatero. La dépense, d'un coût astronomique, a été partiellement financée avec des fonds destinés à l'aide au développement.

La réalisation de la salle a coûté au total 20 millions d'euros, soit près de 30 millions de francs suisses. La majorité des fonds proviennent d'Onuart, une fondation de partenariat public-privé alimentée notamment par de grandes entreprises espagnoles telles que Repsol, Telefonica, la Caixa ou la Banque Santander. Cependant, le Ministère des affaires étrangères et de la coopération a également mis la main directement au porte-monnaie. Sur la part publique de 8 millions d'euros, 500 000 euros ont été ponctionnés dans l'enveloppe de l'aide au développement.

Mardi dernier, à Genève, Javier Garrigues, l'ambassadeur espagnol auprès de l'ONU, a dû monter au front, face à la presse de son pays, pour tenter de désamorcer la controverse. «Il y a une quantité de projets qui ont pour objectif la promotion du développement à travers les droits de l'homme, a répliqué le diplomate. Le financement de la salle tombe clairement dans cette catégorie.»

Le plafond de Barceló est si vaste qu'on ne peut pas en avoir une vision d'ensemble. L'artiste définit son œuvre comme une métaphore du monde. «Avant de mourir, Michel-Ange a estimé qu'il n'avait jamais reçu de commande vraiment importante au cours de sa carrière. Je ne veux pas finir ma vie en disant la même chose.»